samedi 20 décembre 2008

Un bouquiniste parisien : Le Père Lécureux (1795-1875)



Frontispice de l'ouvrage.


Voici comme promis ce que je vous annonçais hier.

"Un bouquiniste parisien, le Père Lécureux. (1) Il y a environ deux ans, un brave homme qui fut, durant plus d'un demi-siècle, l'humble providence des bibliophiles et des bibliomanes, est mort, à Paris, dans l'isolement et dans la gêne.

Au retour d'un voyage, nous avons appris la triste fin de ce pauvre vieillard. Bien peu de personnes, hélas ! ont suivi son modeste convoi ; aucun ami des livres ne lui a dit le suprême adieu ; aucun journal n'a daigné annoncer, même par une simple ligne, sa disparition de ce monde !
Qu'il nous soit permis de réparer aujourd'hui cet oubli regrettable.

Le père Lécureux nous a donné naguère plus d'une joie ; il serait vraiment injuste et ingrat de ne point lui consacrer quelques pages sincères. Et, d'ailleurs, une rapide esquisse de cette originale et honnête figure aura peut-être la bonne fortune d'intéresser un moment nos lecteurs.
Au n° 20 de la rue des Grands-Augustins, tout au fond d'une cour silencieuse, se trouvait le vaste et poudreux magasin du digne bouquiniste. Sans cérémonie et à toute heure du jour, on pouvait pénétrer dans le temple, situé au rez-de-chaussée, en tournant le bouton d'une porte vitrée dont les carreaux étaient constamment couverts d'une vénérable poussière. Une marche à descendre, cinq ou six pas à faire dans une demi-obscurité, et le visiteur apercevait ou plutôt devinait soudain le père Lécureux, assis gravement devant un petit bureau de sapin noirci, placé près d'une fenêtre ayant vue sur une seconde cour, où s'étiolaient de compagnie quelques lilas et un platane, au centre d'une maigre pelouse. Le bureau vermoulu était surchargé de registres écornés et de liasses de papiers jaunis, du milieu desquels émergeait la tête chenue du bonhomme. Dans deux grandes pièces contiguës et peu élevées, l'œil rencontrait partout de nombreux rayons pliant sous le poids de volumes brochés ou reliés, et ficelés soigneusement par séries, avec de larges étiquettes sur chaque paquet. A terre, près du seuil, des pyramides de bouquins ; sous les tables boiteuses, sur les chaises branlantes, encore des livres empilés ; dans les encoignures, tapissées de toiles d'araignées, devant les fenêtres aux vitres verdâtres, tout le long des salles lézardées, toujours des livres et des brochures! De la médecine et du droit, de la théologie et de l'algèbre, de la poésie et de l'histoire, de l'italien, de l'anglais et du grec, du chinois, du latin et de l'allemand, de la musique et de la géométrie, des romans et des contes bleus, de la philosophie et de la critique, des tragédies et des vaudevilles... On trouvait tout (ou du moins des échantillons de tout) dans ce capharnaüm, où il semblait, par exemple, terriblement difficile de circuler. De petits sentiers sinueux y étaient ménagés cependant, mais il fallait, pour s'y reconnaître, avoir une certaine habitude du logis. Eh bien, ce désordre apparent cachait un ordre parfait.

Le père Lécureux, qui, depuis plus de soixante années (il est mort âgé de quatre-vingts ans), vivait au milieu du papier imprimé, possédait une méthode sûre et fort ingénieuse pour s'éviter, le moindre embarras. Les diverses éditions d'un même ouvrage étaient réunies chez lui, par ordre de dates, au fur et à mesure de ses découvertes. Il avait disposé, en outre, dans deux boîtes sans couvertures, d'innombrables fiches en carton, — couvertes de chiffres à l'encre noire et à l'encre rouge, de caractères menus, de ratures et de signes hiéroglyphiques, — à l'aide desquelles il savait immédiatement si un auteur quelconque, ancien ou moderne, demandé à l'improviste, dormait dans son obscur magasin, et à quel endroit exact il devait, armé d'une chandelle à la lueur vacillante, aller le réveiller pour satisfaire le caprice d'un client.
Nous avons donné une idée du sanctuaire ; voici maintenant le profil du grand- prêtre. Sec, courbé, de moyenne taille, la figure parcheminée et sillonnée de rides profondes, les pommettes saillantes, les cheveux blancs et assez rares, les yeux vifs derrière ses lunettes rondes, le nez long et légèrement busqué, barbouillé de tabac ; la bouche fine et souvent souriante d'un bon sourire bien franc, tel était le père Lécureux, vêtu dès l'aube, l'hiver aussi bien que l'été, d'une redingote noire lustrée par l'usage, et dont les manches étroites étaient protégées par des fourreaux en percaline, tachés d'encre et passablement fatigués. D'une poche de cette redingote, d'une coupe démodée depuis longtemps, s'échappait à demi un ample mouchoir à carreaux ; un gilet noir étriqué, un vieux pantalon de même couleur, une cravate en soie très- mûre, entourant un col de chemise en toile rousse, et des pantoufles de lisière fanées complétaient ce costume — sans prétention, on le voit de reste ! Le père Lécureux, en effet, ne songeait point du tout à s'habiller ; absorbé par ses recherches et ses classements incessants, il voulait simplement se couvrir à la hâte et tant bien que mal, pour se mettre en règle vis-à-vis de la société. En considérant ce vieillard comme un bouquiniste vulgaire, on aurait commis à coup sûr une grave erreur. Il avait au contraire une curieuse et fort utile spécialité ; il était unique en son genre, et c'est pour cela surtout qu'il a droit à notre souvenir, disons mieux, à nos regrets. On ne le remplacera pas.

Le père Lécureux achetait dans les ventes et en toute occasion favorable, sans se lasser jamais, des livres dépareillés. Il ne recherchait guère que ceux-là, et c'est par milliers qu'on les voyait entassés dans sa modeste boutique.
Les tomes dépareillés, voilà donc ses enfants de prédilection ! Il les adoptait, il les choyait, pansant au besoin leurs blessures, les cataloguant avec minutie et les rangeant avec amour. Ce bonhomme infatigable accueillait avec le même entrain, dans son bizarre intérieur, Laclos et Massillon, Coquillart et Mirabeau, Horace et le chevalier de Boufflers, Virgile et Fontenelle, Laharpe et Laplace, Santeul et Vadé, Restif de la Bretonne et Lamartine, L’Alcoran de Du Ryer et Madame Bovary, l'Encyclopédie et l'Histoire des Peintres, le Nobiliaire universel et la Vie des Saints, Confucius et Pigault-Lebrun, Voltaire et Fénelon, Brantôme et Pascal, Cyrano de Bergerac et Crébillon, Sterne et Diderot, l'abbé Delille et l'Arioste, Anne Radcliffe et Mme Deshoulières, Plutarque et Vaugelas, Homère et Palissot, Chateaubriand et Paul de Kock, la Princesse de Clèves et Manon Lescaut, le Moyen de parvenir et L’Art d'aimer... Toutes les langues, toutes les époques, tous les genres, tous les systèmes, toutes les études, tous les rêves, toutes les folies, toutes les audaces, tous les ridicules, toutes les gloires se pressaient, se confondaient sans cesse en ce lieu singulier, sous la protection du père Lécureux, qui arrachait ces débris si divers, ces épaves de la science et de la littérature, aux marchands de la halle, à l'épicier du coin et au pilon inexorable ! Représentons-nous les cruelles émotions d'un amateur passionné qui a perdu un tome de son cher Montaigne de 1659 ou de son Rabelais de 1741, ou bien (chose plus affreuse encore !) un volume du Décaméron de Jean Boccace, édition de Londres, de 1757, ou du Molière, publié par Denys Thierry, en 1682. Voilà donc l'exemplaire incomplet, c'est-à-dire devenu tout à coup presque sans intérêt et sans valeur ! A quel saint se vouer? Où chercher, où courir? Quelles perplexités toujours croissantes!... Hélas ! la perte sera bien difficile, sinon impossible à réparer, — car le père Lécureux n'est plus là, avenant et alerte malgré les hivers, pour consulter ses fameuses lâches, si riches en révélations — et en consolations ! Combien l'excellent fureteur triomphait naguère, lorsqu'il trouvait, au milieu d'un paquet poudreux, le tome tant souhaité ! Il le livrait sans trop exiger en échange, se souvenant à propos d'avoir acheté à vil prix, dans un lot, à la salle Sylvestre, dans une vente après décès, ou même tout simplement, un matin, sur les quais, ce volume si précieux pour l'amateur rasséréné. De Paris, de la province et de l'étranger, on venait frapper à l'huis du vieux bouquiniste, avec empressement, avec confiance, et rarement on s'en retournait les mains vides. Que d'inquiétudes, de regrets profonds il a fait disparaître ; que de pures et durables joies lui sont dues! Que de bons livres, spirituels compagnons des veillées paisibles, il a sauvés ainsi de l'oubli éternel ! Combien de bijoux littéraires, imprimés en caractères antiques, sur papier de Hollande, enrichis de frontispices élégants et ingénieux, de portraits finement gravés ou d'ex-libris intéressants, il a préservés, ce brave homme, de l'horrible pilon aveugle et brutal, toujours prêt à détruire indifféremment l'esprit et la sottise, la science et l'erreur, la grâce et la vulgarité! Et, avec cette pâte nouvelle, que de papier on aurait fabriqué, pour le couvrir ensuite, le plus souvent, d'inepties ou d'insanités ! Oui, certes, il est juste de rendre hommage à cet humble collectionneur, plein d'expérience et d'obligeance, suffisamment instruit et sincèrement honnête, qui, après avoir rendu tant de services aux amoureux du livre, est mort pauvre et presque abandonné. Le savant, l'amateur, l'écrivain, le professeur, l'écolier, tous les âges, toutes les bourses, toutes les classes de lecteurs, ont été à même de reconnaître la grande utilité du commerce bizarre du père Lécureux. Nous pouvons louer hautement sa politesse, sa patience et son zèle : personne ne lui contestera ces qualités ! Il avait vu dans sa vieille maison plus d'une notoriété littéraire et même plus d'une gloire! M. Villemain, M. Patin et l'éminent bibliophile M. Brunet le consultaient à l'occasion. Le fabuliste-académicien Viennet venait parfois causer dans le magasin du bonhomme. M. de Chateaubriand le fit appeler à deux reprises ! M. Dupaty. M. Casimir Bonjour et M. de Jouy (l'Hermite de la Chaussée-d'Antin) lui témoignaient un vif intérêt ; Guilbert de Pixérécourt, Charles Nodier, Victor Cousin et M. Paul Lacroix ne l'estimaient pas moins. Tout enfant, il avait eu pour voisin le célèbre Latude, qui, chaque matin alors, pour gagner de l'appétit, était heureux de se dégourdir les jambes sur le Pont-Neuf, après « trente-cinq ans de captivité » ! Le père Lécureux aimait à parler de sa jeunesse aventureuse, passée en partie au Mexique (il s'occupait déjà de librairie) ; il racontait aussi volontiers, avec beaucoup de verve et d'originalité, à ses clients les plus fidèles, des anecdotes inédites sur les écrivains et les amateurs en renom du siècle. Nous nous souvenons de l'avoir écouté avec profit et grand plaisir. Vers la fin de sa vie, le digne homme était un peu sombre : il avait perdu la foi en l'avenir de son métier. « Ah ! monsieur, nous disait-il amèrement un jour, on ne complète plus, on réimprime! « Et il levait les bras au ciel, comme pour le prendre à témoin de l'injustice du sort, de la folie humaine et de sa légitime douleur. En effet, les réimpressions d'ouvrages anciens étant devenues très-fréquentes, très-nombreuses, et cotées à des prix fort abordables, à cause de la concurrence, le travailleur et le lecteur frivole sont maintenant d'accord pour délaisser les exemplaires incomplets des éditions d'autrefois. On rencontre, çà et là, d'aventure, quelques-uns de ces malheureux tomes, exposés, tantôt à la neige, au vent ou à la pluie, et tantôt à l'indiscrète ardeur du soleil, dans les humbles boîtes en sapin, mélancoliquement alignées sur les quais, depuis le Pont-Royal jusqu'au pont Saint-Michel ; — mais, si, tenté de relire un vieil auteur, le passant s'arrête, d'ordinaire il écarte avec dédain l'invalide au costume délabré, pour sourire à la « nouvelle édition » en un seul volume , marquée trois francs, et qu'on lui cédera volontiers à moitié prix, pimpante encore dans sa légère robe bleue, gris-perle ou jonquille, — quoique déjà familiarisée, sans doute, avec les façons, parfois un peu cavalières, du couteau de buis ou d'ivoire. Le bibliophile et le bibliomane demeurent, eux aussi, très-indifférents en présence des débris centenaires dont nous venons d'esquisser les infortunes. Excepté dans les grandes circonstances, où l'on ne veut négliger absolument rien pour compléter un ouvrage d'une rareté exceptionnelle, la persévérance nécessaire fait généralement défaut aujourd'hui. La collection si curieuse, que le père Lécureux estimait au minimum 30,000 francs, n'a pu être vendue de son vivant, même moyennant une somme infiniment plus modeste. Les libraires de Paris et de la province, pour satisfaire leurs clients, à bref délai, avaient souvent eu recours au bonhomme; mais, lorsqu'il voulut enfin se reposer, aucun d'eux ne consentit à acquérir son fonds. C'est trop encombrant ! s'écriaient-ils à l'unisson. — Les pénibles préoccupations que lui donnait une vente, sans cesse rêvée et toujours impossible, contribuèrent certainement à la mort du pauvre vieillard, qui n'encaissait , depuis longtemps, que de maigres recettes, — insuffisantes, dans la dernière année surtout, pour payer un loyer de 1,500 francs. Aussitôt après le décès de cet humble chercheur (2), tous ses volumes, vêtus, pour la plupart, de parchemin, de veau fauve ou de veau racine, étaient livrés en bloc à un marchand de vieux papiers, — à raison de dix centimes le kilo ! Les vénérables bouquins avaient perdu leur ami, leur fidèle protecteur, et ils ne pouvaient, hélas! lui survivre. Amateurs sincères, bibliophiles fervents, croyez-nous, plus que jamais prêtez à bon escient vos chers livres, car, si, par malheur, des vides venaient à se produire dans leurs rangs, nul ne saurait, comme le père Lécureux, remplacer à propos les tomes disparus !"

Alexandre Piédagnel, 1878


Comme en toute chose il est utile et nécessaire d'avoir un avis contraire pour ne pas tomber dans l'absolutisme, voici ce que publiait en 1884 le bouquiniste et bibliographe Antoine Laporte dans sa Bibliographie contemporaine, tome I, p. 306, à l'article BOUQUINISTE (un) parisien etc. Vision décalée du personnage Lécureux. Je vous laisse apprécier comment d'une même personne on peut avoir deux avis différents.

"Deux choses, étrangères au sujet de ce volume, son titre et son frontispice, nous forcent à lui accorder une hospitalité qu'il ne mérite pas. Le père Lécureux n'était pas un bouquiniste, c'était un libraire en boutique vendant des incomplets qui, hélàs ! ne complétaient jamais rien, mais nous retenons le titre : un bouquiniste, c'est la première fois, si nous ne nous trompons, qu'on donne cette étiquette littéraire à un ouvrage. Le frontispice, par une fantaisie de l'artiste, plus heureux de présenter une originalité que de s'enfermer dans la vérité de son personnage, nous rappelle imparfaitement, mais enfin crayonné par à peu près, au lieu de la boutique du père Lécureux, l'étalage du père Foy bouquiniste, et indique la silhouette originale et pittoresque de son costume et de sa figure. Prendre le bouquiniste Foy, bohême intelligent et gouailleur, pour le libraire Lécureux, figure honnête et douce, paraîtra un peu étrange aux amateurs qui ont connu les deux, mais nous, loin de nous en plaindre, nous sommes heureux de cette méprise artistique qui nous conserve la physionomie originale et fantasque d'un type-bouquiniste disparu." (Antoine Laporte).

(1) Extrait de l'ouvrage Un bouquiniste parisien - Le Père Lécureux par Alexandre Piédagnel. Paris, Rouveyre, 1878. 1 plaquette grand in-12. Tirage limité à 500 exemplaires.

(2) M. Lécureux, né à Paris, en 1795, y est mort le 18 novembre 1875, après huit jours de maladie. Un bouquiniste du voisinage (son ancien commis) lui a fermé les yeux. Le sympathique libraire a constamment travaillé ; une heure à peine avant de s'éteindre, il signait encore, d'une main défaillante, plusieurs lettres d'affaires, et faisait avec lucidité ses dernières recommandations."

Bonnes fêtes à tous,
et à bientôt pour la nouvelle année,

Bertrand

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Je sais pourquoi je fais ce métier en lisant la description du Père Lécureux. Merci Bertrand, pour toutes ses découvertes.
Michel.

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