dimanche 27 septembre 2009

Les leçons de choses de Pierre Berès ou la bibliophilie expliquée au monde.





C’est dans le catalogue de la librairie Pierre Berès n°86 sorti en 1995 que l’on trouve, placé en tête, en guise d'introduction, un petit texte de la main de Pierre Berès lui-même.

Ce texte est intéressant à plus d’un titre car à mon sens il exprime de façon limpide et logique, et les vues du maître sur le livre, et comme il voit la bibliophilie. Il énonce d'une façon tout à fait admirable - à mon sens - ce que tout un chacun ici devrait ou voudrait savoir concernant les ouvrages rares, curieux, précieux ou tout simplement intéressants pour l’histoire de l’homme.

Pierre Berès a quitté physiquement le monde des beaux livres à l’été 2008 (28 juillet), mais il y a fort à parier que l’empreinte qu’il laisse, par ses beaux et savants catalogues, par les livres qu’il avait su proposer à un large public de bibliophiles (on trouve dans ses catalogues aussi bien des ouvrages d’un prix très élevé que des livres plus modestes à des prix restant abordables à la plupart des bibliophiles) sera éternelle ou presque.

Voici l'introduction signée du Prince des libraires :

"Livres & manuscrits significatifs et choisis.

Dès leur naissance, les sociétés occidentales ont vu de puissants personnages rechercher des objets précieux, parmi lesquels le livre occupe une place éminente. Des rois, des prélats, des amateurs ont commandé des manuscrits qui, par leur luxe et leur beauté, constituent de véritables oeuvres d'art, tandis que d'autres ont fait rechercher des textes scientifiques ou humanistes d'accès difficile. Ces objets uniques subsistent dans les bibliothèques et les musées, on peut les appeler ; les livres monuments.

A côté de ces manuscrits exceptionnels, des milliers d'autres livraient à la lecture et à l'enseignement un même texte en de nombreux exemplaires. Le développement de l'imprimerie fit surgir une nouvelle génération de livres semblables, sortant simultanément d'une presse, tous au même prix. C'étaient les innombrables éditions de commentaires, de gloses, si abondantes en matière de religion, d'histoire, de politique, etc., mais aussi toute la littérature grise, administrative et juridique, et la production, souvent fastidieuse, des polygraphes : ce sont les livres lambda.

Certains d'entre eux, en apparence sans intérêt, peuvent être réhabilités notamment par l'étude. Ils se rapprochent alors du nombre assez élevé de livres, produits depuis les temps les plus anciens de l'imprimerie, qui présentent des éléments d'intérêt intrinsèque. Apparition ou présentation originale du texte, illustration remarquable, signification d'un moment particulier de l'histoire de la civilisation, et bien d'autres éléments contribuent, après due appréciation, à ces distinctions. Ces ouvrages conservent à travers le temps une valeur stable, qui ne varie d'un exemplaire à l'autre, que suivant l'état de conservation, sous réserve, évidemment, des caprices de la mode. Des inventaires en ont été dressés, les meilleurs par De Bure, Brunet et Rahir. Ce sont les livres significatifs.

Qu'il relève de l'une ou de l'autre de ces deux dernières catégories, tout livre tiré sur un matériau particulier ou à un nombre suffisamment réduit, orné d'illustrations originales ou relié de façon spéciale, ou, mieux encore, portant mention d'une provenance illustre ou pertinente acquiert un attrait supplémentaire. La notion d'objet, réunissant beauté et rareté, y apparait avec évidence, de sorte que tout livre lambda ou significatif peut, dès sa naissance ou par intervention postérieure à sa publication, entrer dans la catégorie des livres choisis."

Pierre Berès,
introduction au catalogue 86 de livres & manuscrits significatifs et choisis,
1470-1895, 1995. 109 numéros.


Qu’en pensez-vous ? N’est-ce pas une belle façon de parler des beaux livres, des livres remarquables, des livres choisis ?

On a envie de dire en même temps que le grand satiriste :

"Ce qui se conçoit bien s’énonce clairement …. Et les mots pour le dire arrivent aisément ! "

Nicolas Boileau, in L'art poétique, 1674.


Bonne nuit,
Bertrand


13 commentaires:

Textor a dit…

Curieuse typologie.... le Maitre a l'air de regretter que l'imprimerie ait entrainé la multiplication des livres !
Je pense que les livres "lambda" et "significatifs", sont les mêmes, entre les mains de possesseurs différents.

Bertrand a dit…

Je ne crois que ce soit ce que le Maître ait voulu dire.

Le livre imprimé étant par nature multiple, c'est l'ajout de caractères de différenciation qui peut en faire une pièce unique.

Le fait de choisir les livres pour en faire des livres choisis revient à ne sélectionner que les exemplaires ayant des particularités (reliure, provenance, histoire, illustration, etc.) qui les rendent uniques et les hissent au rang d'objet historique.

C'est à mon avis là que réside l'émotion du bibliophile.

Non ?

B.

Textor a dit…

Il est vrai que Berès attachait beaucoup d'importance à la provenance, qui distingue un exemplaire de son petit frère en tout point semblable.

Bertrand a dit…

Allons Textor ! Un peu de sang froid !

Ne me dites pas que vous ne feriez aucune différence entre un exemplaire de votre Historia Stirpium en françois de 1550 portant au bas du titre la signature de Montaigne et un autre resté vierge de provenance.

De même s'il était relié en vélin ou en maroquin du levant aux armes d'un Prince !

B.

Textor a dit…

Oui, je ne dis pas, sutout si Montaigne avait écrit en marge de la description d'une plante vénéneuse "c'est avec elle que j'ai empoisonné La Boetie". Là j'écrirais peut-être un article. :)

Bertrand a dit…

Que dire de l'exemplaire de la vente Berès de décembre 2005 (n°365), La confession d'un enfant du siècle (Paris, Bonnaire, 1836), exemplaire avec un envoi à George Sand...

"Cet exemplaire, témoin direct d'une des plus célèbres liaisons amoureuses du XIXe siècle, a paru dans la vente, après décès, des livres de George Sand et de son fils Maurice. C'était le seul ouvrage d'Alfred de Musset dédicacé à George Sand. Il a été acheté par le libraire Morgand, prédécesseur de Rahir, au prix considérable pour l'époque de 325 francs".

Estimé 6.000 / 10.000 euros lors de la vente Berès.

Il fut adjugé 72.000 euros au marteau...

Je vous laisse juge de savoir si ce prix est justifié ou non.

Pour moi un tel livre n'a pas de prix. C'est encore plus simple.

B.

Vincent P. a dit…

Ce commentaire montre juste que PB attachait beaucoup d'importance à la complexité des exemplaires choisies pour leur beauté : beauté dans tous les sens du terme, à la fois intrinsèque (texte, impressions, commentaires…) et extrinsèque (reliure, armes, matériaux…).

On le sent effleurer l’aspect financier,"la valeur stable", ce qui a mon sens est bien plus élégant et distinguera toujours le « Prince des libraires » d’avec les marchands.

Après pour les exemplaires PB, certains sont eux-même d'exception et conservés par lui dans son cabinet (quelquefois plus de 50 ans), et d'autres ont juste son étiquette professionnelle. Encore une catégorisation...et une valorisation!

Vincent P.

Bertrand a dit…

Tout à fait d'accord Vincent, et si je dois m'en remettre à quelqu'un qui l'a cotoyé de près pendant quelques années, il s'agissait d'un bibliophile redoutable doublé d'un marchand redoutable.

Concernant les livres de son cabinet, ce qu'il a pu conserver pendant des dizaines d'années sans jamais les vendre, si l'on s'en remet au catalogue de l'exposition de son Cabinet au Musée Condé à Chantilly, je dois avouer que j'ai été un peu déçu par la sélection qui en a été faite. Comme quoi, les goûts et les couleurs...

B.

Le Bibliophile Rhemus a dit…

Très décevant, effectivement, le Cabinet de Pierre Berès à Chantilly, mais pas lui, ni Alain Decaux.

Vincent P. a dit…

De un peu déçu à très décevant je vous trouve Messieurs très fine bouche: Marot, Rabelais, dessins de Belon, manuscrit EO de la Chartreuse de Parme...

Même si effectivement ce n'était pas trop non plus mes goûts personnels je ne qualifierai pas ce cabinet de décevant à quelque niveau que ce puisse être: je vous souhaite dans votre vie de bibliophile de pouvoir conserver ne serait ce qu'un seul trésor de ce niveau. Voilà tout le mal que je puisse vous souhaiter!

Vincent P.

Bertrand a dit…

D'accord Vincent... j'ai été fine-bouche, je concède la chose.

Mais tout de même, cela n'empêche, que, selon mes goûts (ce qui ne veut évidemment rien dire, je suis bien d'accord), je m'attendais à autre chose.

De l'unique ! de l'exceptionnel ! Soit. Mais pas que du merveilleux (à mon goût toujours),

B.

Lauverjat a dit…

Décevant le Livres du Cabinet de Pierre Berès en décembre 2003?!?!
Des 70 numéros aucun n'était ordinaire et il faudrait reprendre les adjudications de sa vente le 20 juin 2006 pour juger à quel point.
Seulement le champ couvert était vaste, tellement que l'amateur de telle ou telle bibliophilie pouvait être frustré, aussi des pans entiers de la bibliophilie n'y étaient pas représentés (les grandes éditions illustrées du XVIIIe par exemple) mais ce n'était pas une exposition à thème.
Pour moi, un seul petit regret, ou plutôt une détestable petite idée: que peut-être Chantilly ait été utilisé comme vitrine avant la vente, que le marchand déjà (re)perçait sous le Bibliophile. Qu'importe, je l'ai vu, le jour du vernissage de l'exposition, le vieux monsieur Berès était heureux!
Lauverjat

Anonyme a dit…

Comment peut-on écrire - penser! - que le Cabinet de Pierre Berès, à Chantilly, était "décevant"? Mais qu'attendiez-vous donc?! Pour moi, cette "collection idéale" garde tout son mérite et son pouvoir de fascination. Chacun de ces objets a son histoire, mais aussi faut-il comprendre qu'une partie de celle-ci nous reste étrangère. Car les liens personnels qu'avait PB avec eux sont désormais perdus. Un seul exemple: le n° 26, album de xylographies érotiques (qui, n'en déplaise à certains, était peut-être le sommet de cette exposition). Outre le fait qu'il s'agit du chef-d'oeuvre du plus grand artiste d' "estampes japonaises", cet exemplaire a peut-être appartenu à Edmond de Goncourt, auteur d'un ouvrage bien connu sur Outamaro. Tout le goût et l'érudition "fin-de-siècle" (le 19e!) s'y trouve cristallisé. Mais ce qui n'est dit nulle part dans le catalogue de Chantilly, c'est que cet exemplaire avait pour PB une valeur sentimentale privée. Il provient en effet de la collection personnelle de son épouse, Huguette Berès, décédée quelques années auparavant. Avant de se déclarer "déçu" par cet ensemble unique, peut-être faudrait-il donc s'attacher à le comprendre. Les livres ont des âmes, comme tous les "objets inanimés"! Ce ne sont pas que des objets de délectation ou de spéculation; mais le sommet de la jouissance émotionnelle est atteint lorsqu'un livre réunit tous ces aspects à la fois.
Amitiés à tous,
Yves

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