mardi 9 mars 2010

De la révision à bénéfice ou des subtilités de la librairie ancienne expliquées aux ignorants.




- Vous savez ma chère, je l'ai eu pour 500 francs ! c'est une affaire ! cela n'a pas été facile. Il y avait ces gredins de la bande noire qui voulaient ma peau. C'est moi qui les ai eu !
- Vous nous ferez mourir avec vos vieux bouquins !
(dialogue librement inspiré de l'illustration de Daumier)


Voici quelques considérations sur les usages heureusement révolus de la librairie ancienne au XIXe siècle. Lisons quelques passages de l'ouvrage d'Honoré Joseph Fortuné Roustan, Les subtilités de la librairie parisienne : La bande noire et la révision, ouvrage cocasse publié en 1864-1865 "chez aucun des libraires incriminés" ...

(...)

Le revidage à perte, c'est-à-dire quand un amateur se permet d'entrer sciemment ou innocemment en lutte ouverte avec des marchands, ceux-ci, pour le dégoûter de son rôle d'enchérisseur, poussent l'objet qu'il convoite jusqu'à ce qu'il ait atteint trois ou quatre fois sa valeur. Alors ils s'arrêtent subitement, et le malheureux bourgeois se trouve avoir payé à l'Hôtel un prix fou ce qu'il aurait eu dans toutes les boutiques pour un prix très raisonnable. Mais il arrive aussi que le bourgeois se lasse le premier, et alors un marchand se trouve obligé de prendre livraison, pour une somme excessive, d'un objet qu'il n'a jamais eu l'intention d'acheter. La révision à perte sert ou plutôt servait à parer à ces petits accidents de la spéculation publique. Les marchands se réunissaient dans un local quelconque et remettaient entre eux l'objet en adjudication. S'il était alors coté cinquante francs et qu'il eût été adjugé à cent, on se cotisait pour rembourser au marchand qui s'était dévoué la différence qu'il avait payée en trop. Aujourd'hui, ce genre de revidage, pour l'honneur du corps, est à peu près complètement abandonné. Et la seule révision qui se pratique encore, c'est la révision à bénéfice. Celle-là, en revanche, s'exécute sur une large échelle, laquelle échelle même s'élargit tous les jours. Cette révision, comme l'autre, consiste à remettre sur table le lot adjugé publiquement par le commissaire-priseur. Des marchands, ennemis par tempérament les uns des antres, mais réunis par les intérêts communs, se groupent en colonne serrée autour du bureau de l'officier public. Ils se font passer l'objet de main en main sans permettre à l'acheteur naïf de l'examiner ; ils éblouissent ce même acheteur par leurs cris, par la vivacité et l'audace de leurs enchères ; ils forment entre lui et la table où le crieur promène les lots une triple muraille de paletots huileux et de chapeaux gras, de sorte que le plus hardi chaland finit presque toujours par se laisser intimider et par abandonner la partie. La concurrence n'existant plus, les marchands n'ont aucune raison pour mettre sur l'objet en vente des enchères qui augmentent d'autant les frais d'achat. Ils se taisent, et l'objet est adjugé au dernier d'entre eux qui a pris la parole au nom de tous. Mais, comme chacun des marchands présents a contribué, dans la mesure de ses forces, à empêcher l'invasion du bourgeois, il est juste que, la bataille gagnée, toute la troupe se partage les dépouilles opimes. L'objet adjugé est donc le soir même ou le lendemain soigneusement apporté dans une des salles louées a Montmartre et à Batignolles par les marchands, et où se tiennent quotidiennement les séances de révision. Grâce à la bonne entente de tous les marchands présents à la vente publique, la pendule, le lustre, le bahut qui vaut huit cents francs a été acheté cent cinquante. Il s'agit maintenant de rendre à cet objet, rare ou curieux, son véritable prix marchand, en l'adjugeant à nouveau. Les marchands venus pour réviser se divisent en deux bandes, qui se tiennent chacune dans une chambre et se communiquent, par l'entremise d'une espèce de chargé d'affaires, les différentes surenchères que l'une ou l'autre bande juge à propos de mettre. Notre chambre fait tant, dit un des chefs de groupe ; que répond la vôtre? — Tant! La lutte continue ainsi jusqu'à ce qu'une des deux chambres s'avoue vaincue; alors, dans la chambre où est resté l'objet, c'est à celui qui a mis la dernière enchère qu'il appartient définitivement. Cette révision constitue une entrave aux enchères, délit prévu et puni par la loi. Plusieurs procès ont eu lieu, et nombre de condamnations ont déjà été prononcées contre les revideurs... La révision amène souvent des augmentations considérables dans le prix d'un objet. (...)

Tout ceci se passait il y a bien longtemps dans un pays lointain... et toute ressemblance avec des personnes existantes ne serait que pure coïncidence...

Bonne journée,
Bertrand

3 commentaires:

calamar a dit…

oui, bien sûr, ce sont des moeurs d'un autre siècle !
d'ailleurs si je n'enchéris qu'avec des ordres d'achat, c'est uniquement par timidité.

Textor a dit…

Fort heureusement ces pratiques de cartel sont aujourd'hui interdites par Bruxelles et font l'objet d'une infraction au titre de l'article 102 du Traité de Rome amendé par le traité de Lisbonne (ex-article 81) Sourire !

Anonyme a dit…

À ce propos, je lis, dans un texte de Gérard Willemetz, du service des acquisition de la BNF, cette anecdote :

Certains libraires, il faut bien l'avouer, sont souvent les premières victimes de l'usage de ce droit. Ils s'entendent en effet pour donner à leur représentant le soin d'enchérir. De la sorte il leur est loisible d'acquérir à très bas prix un ouvrage qu'ils remettent aux enchères entre eux. (Ce système s'appelle la Révision). Ils se partagent alors la différence entre le prix d'adjudication et le prix le plus élevé offert par l'un d'eux sur un bulletin secret. Ce mécanisme est trop complexe pour que j'en donne le détail. J'ai préempté en mai 1960 l'un des quatre exemplaires connus de l'édition originale des « Chants de Maldoror » pour la somme de 5 200 F. Or la librairie Gallimard du boulevard Raspail proposait le même ouvrage pour la somme de 15 000F.
La Bibliothèque Nationale gagna donc près de 10 000 F dans cette opération. Inutile de vous dire que ce jour-là un petit nombre de libraires parisiens furent cruellement déçus...

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