mercredi 10 mars 2010

La marquise au balcon ! Une particularité de l'édition en petits caractères des Lettres (1726).


Hier soir, tard, la marquise a encore fait des siennes ! Moi qui croyait bien la connaitre ! La cachotière ! La coquine !

Je veux bien sur parler de LA marquise ! LA seule qui vaille ! LA très renommée Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné. Pour mémoire je rappelle ses dates. Elle est née à Paris le 5 février 1626 et meurt à Grignan le 17 avril 1696. Elle est connue pour ses Lettres, restées justement célèbres par leur style et leur piquant. Plus de trois siècles plus tard, on peut prendre encore beaucoup de plaisir à la lire en intimité avec ses amis de l'époque (certains grincheux diront qu'elle se répète, certes, qu'importe, on y trouve tant de choses passionnantes et inédites des grands livres d'histoire que c'est souvent là qu'il faut aller chercher le petit détail de l'histoire littéraire de son siècle ou des historiettes de la cour). La plupart des Lettres sont adressées à sa fille, la Comtesse de Grignan, née François Marguerite de Sévigné (1646-1705), qui épousa François Adhémar de Monteil, seigneur de Grignan, lieutenant-général de Provence. La fille suivant le maris dans ses terres de Provence, s'ensuivit plusieurs années de correspondance assidue entre la mère, restée à Paris ou en Bretagne (et en Bourgogne pour de cours séjours), et la fille, empêtrée dans ses "Grignan". Je ne vais pas vous faire l'historique complet de la publication des Lettres de la Marquise. Je résumerai simplement en vous disant que les lettres circulaient déjà de mains en mains de son temps comme des modèles d'éloquence et de beauté. Bayle reconnait son talent pour supérieur à celui de son cousin et correspondant Bussy-Rabutin. C'est d'ailleurs dans la belle édition originale posthume in-quarto des Mémoires de Roger de Rabutin, parue en 1696 en 2 volumes, qu'il faut chercher les premières lettres publiées de Madame de Sévigné. Je vous laisse les découvrir par vous même si ce n'est déjà fait. Ensuite vient la publication posthume des Lettres de Bussy-Rabutin par ses enfants, qui donne de nombreuses lettres de la Marquise. Ces lettres seront éditées de 1697 à 1709 en deux séries formant 7 volumes. On y trouve alors plusieurs dizaines de lettres de la marquise. La première édition des Lettres de la Marquise publiées sous son nom par les soins d'un des fils de Bussy et de la petite-fille de Madame de Sévigné, Pauline de Simiane (1676-1737), date de 1726. Édition en 2 volumes sans doute publiée à Rouen, en gros caractères. Elle avait été précédé en 1725 par une mince plaquette d'à peine plus de 70 pages ne donnant que quelques lettres inédites et sans doute imprimée d'après un manuscrit non autorisé par la famille de Simiane. L'année 1726 connait encore d'autres éditions, en 2 volumes, des éditions sans lieu ni nom (celle que je vous présente ci-dessous en est une), une autre, assez rare, publiée à La Haye, et d'autres encore en plus petits caractères sans doute publiées en province. Viennent ensuite les éditions et réimpressions dues aux découvertes du Chevalier Perrin, ami de Pauline de Simiane, ennemi aussi devrait-on dire, puisqu'il fit autant de bien que de mal en censurant des lettres qu'il décida de ne pas publier. Les Lettres originales de la Marquise ont été détruites très peu de temps après cette édition de 1737-1738 par les soins de sa petite-fille. Trop de secrets devaient encore dormir dans ces courriers intimes. Évidemment, toutes les lettres envoyées à des amis n'ont pu être détruites, il en reste donc encore quelques unes en circulation. Aujourd'hui devenues très rares et très recherchées. J'ai eu la chance qu'un jour une vieille dame, aujourd'hui décédée, me montre trois de ces lettres authentiques. Que d'émotions ! Je garderai ce moment longtemps gravé en moi. Je n'irai pas plus loin pour aujourd'hui dans cet historique forcément rapide et incomplet. Je voulais juste vous donner le goût du Sevigniana.

Voici ce qui m'amène aujourd'hui vers vous. La Marquise avait encore un secret bien gardé. Un secret de pages de titre. Une particularité que je n'ai découvert qu'hier soir, tard, comme je le précisais au début.

Je possède un exemplaire de l'édition de 1726 en 2 tomes in-12 de 271 et 220 pages. Reliure d'époque. Les pages de titre sont imprimées en rouge et noir. Le texte est imprimé en petits caractères.

Dernièrement j'ai acheté un autre exemplaire de cette même édition, mêmes titres, même pagination. Reliure de l'époque en veau, usagée.

Rangée sur un rayon "sevigniana" je n'y avais pas prêté toute l'attention nécessaire jusqu'alors.

Voici les photos des pages de titre du premier tome des deux exemplaires, suivi des photos des pages de titre du deuxième tome des deux exemplaires. Je vous laisse regarder.




Quoi ? Qu'est-ce ? me direz-vous ?

Mais cela saute aux yeux !

Les pages de titres du premier tome des deux exemplaires sont strictement identiques.

Les pages de titres du deuxième tome des deux exemplaires sont identiques dans leur composition à l'exception du fleuron de titre, très différent.

Nous serions donc là en présence d'un "état" ou plutôt d'une "variante", qui à ma connaissance, n'a jamais été signalée par aucun bibliographe (mais j'attends que vous me disiez le contraire...), sachant que tout le reste du volume (deuxième tome de cette édition) est strictement identique d'un exemplaire à l'autre des deux que j'ai en mains. La composition typographique est donc la même. On peut donc parler de même tirage mais avec un état du titre différent. Fantaisie d'imprimeur ? Je n'ai pas eu assez d'exemplaires en mains de cette édition pour vous dire lequel des deux fleurons de titre est le plus fréquemment représenté (il faut que je contacte un ami qui je sais possède aussi un exemplaire de cette édition - je vous dirai).

Voilà, petite découverte si cela en est une. Peu importe à vrai dire. C'est en tous les cas dans ces moments là que je prends mon pieds de bibliophile. Quand on croirait tout savoir et qu'on ne sait rien, ou presque. Quand le petit détail vient tout remettre en question. En espérant vous communiquer un peu (ou beaucoup) de ma bibliofolie.

Je vous réserve pour très bientôt une petite découverte du même tonneau. Découverte pour moi il s'entend. Mais n'est-ce pas le plus important. Savoir et partager, si je devais me faire un ex libris pour aujourd'hui, ce serait cette devise. Demain, une autre...

PS : Évidemment si vous possédez un exemplaire de cette édition, envoyez-moi vite un mail à bertrand.bibliomane@gmail.com que nous puissions faire de belles statistiques !

PS : Article écrit à la volée au clavier... fautes possibles... merci de m'envoyer l'errata... par la Poste !

Bonne journée,
Bertrand

Variante du titre du tome I, type II.


26 commentaires:

Pierre a dit…

Les grands esprits se rencontrent...

Pierre

SANTINI a dit…

Nous serions donc là en présence d'un "état" ou plutôt d'une "variante", qui à ma connaissance, n'a jamais été signalée par aucun bibliographe (mais j'attends que vous me disiez le contraire...)
Bertrand, vous pouvez voir Rochebilière 1882 n 672-673. Demain je vous enverrai les images des pages de titre de mon exemplaire (maintenant je suis loin de ma maison, au dehors, sous la neige qui tombe à grand flots, mais avec un iphone tout est possible)
Luca

Bertrand a dit…

Exact Luca ! Pourtant ordinairement je me promène toujours avec mon Rochebilière dans la poche ! Damned, il l'avait constaté aussi !

Sa phrase est cependant ambiguë "L'édition est exactement la même, avec la seule différence que les fleurons des titres ne sont pas semblables à ceux de l'autre exemplaire."

"les fleurons" !!

Pour ma part je n'ai constaté qu'une différence sur le fleuron du tome II. Existe-t-il un état différent des titres du premier tome également ??

J'ai hâte de voir vos pages de titre, merci Luca.

Au fait, se voit-on au Grand Palais ? (j'y serai sûr le vendredi, peut-être le samedi).

B.

martin a dit…

Ce n'est pas seulement le fleuron qui fait la différence.
Il serait complètement idiot de la part de l'imprimeur de remplacer un fleuron par un autre, non?

Bertrand a dit…

Martin, je connais ta rigueur, mais je peux t'assurer qu'il n'y a aucune différence dans la composition typographique des volumes.

Seul le fleuron change. C'est ainsi. Pourquoi ?

La première idée qui vient serait que le bois gravé qui servait de fleuron au début de l'impression, a cassé, il est alors remplacé ??

Je n'en sais pas plus. A suivre avec les photos de Luca et peut-être d'autres lecteurs j'espère.

B.

martin a dit…

Les titres du tome premier ne sont pas identiques non plus.
Si tu places une règle à droite du DE de la deuxième ligne, tu verras.

Lauverjat a dit…

Exact Martin, donc toute la page a été re-composée ou re-justifiée.

Lauverjat

Gonzalo a dit…

Bien vu martin! Les I de Grignant et de fille sont parfaitement alignés sur l'image de droite, et pas sur celle de gauche.

martin a dit…

Bien possible que je me suis trompé sur le tome premier, désolé.

Textor a dit…

Quand on est bloqué par la neige au fin fond de la Serbie il est rassurant de constater que pendant ce temps là il y a des amis qui mesurent des pages de titre à la règle pour y trouver des différences !!
Continuez, c'est passionnant !

T

Bertrand a dit…

Il est très sympathique de savoir que nous sommes lus depuis la Serbie !

Je remercie Luca pour les photos de son exemplaire des Lettres de Madame de Sévigné (1726), je vous dirai ce qu'il en est demain.

Trop fatigué pour ce soir. Désolé.

B.

Pierre a dit…

Bon! Le deuxième tome a bien été re-justifié et le bois du fleuron de titre changé.

Ok, mais je demande : W,W,W (why ? who ? when ? )

Le type même de questions qui nous réconcilie avec la bibliophilie... Pierre

Bertrand a dit…

Je viens de faire quelques mesures précises à l'elzéviriomètre (sourire) et je ne trouve pas de différence significative dans la justification des titres du tom II, ni du tome I. A l'exception du fleuron de titre du tome II je ne constate que des décalages liés à un encrage plus prononcé sur l'exemplaire 1 que sur l'exemplaire 2. Seul peut-on constater une différence de hauteur entre le bas des lettres "TOME SECOND" et le filet rouge en dessous du fleuron. 43 mm dans le cas de l'exemplaire 1 et 44 mm dans le cas de l'exemplaire 2. La différence s'expliquant par un bois sans doute très légèrement différent (1 mm !) d'un exemplaire à l'autre. On voit au contraire que tout à été fait pour que la justification reste identique.
Je ne sais pas pourquoi cette différence de bois... le typographe est mort... j'ai bien peur que nous ne soyons obligé que de constater...

Par ailleurs Luca m'a envoyé les photos des titres de son exemplaire. Le titre du tome II correspond à celui de mon exemplaire 2. Le titre du tome I est identique à celui de mes deux exemplaires (pour le moment, pas de variante constatée sur le titre I).

Évidemment, comme dit Luca, cela ne va pas être facile de faire des statistiques ! Car trouver plus de 30 exemplaires (n>30 = grands échantillons) de cette édition peu commune relèverait du défi.

Mais sait-on jamais ?

PS : Martin, tu as pu peut-être constater des différences dans la justification car mes photos (faites comme j'ai pu sans casser les volumes), ne montrent pas des pages de titres "planes" et la distorsion d'image crée une illusion d'optique sur la justification.

Pierre, vous avez raison, c'est ça la bibliophilo-manie !! J'en suis !!

B.

martin a dit…

Mhm... Les photos seraient si trompeuses?
Le premier DE placé au dessus du T de Rabutin à gauche, au dessus de TI à droite.
L'S de Sévigné par rapport au deuxième M de Madame?
Les I de Grignan et fille?
Faut que je vienne en Bourgogne pour vérifier moi-même...
En ce qui concerne la règle, je ne pensais pas à mesurer mais tout simplement à une ligne verticale.

Bertrand a dit…

Tu peux passer en Bourgogne quand tu veux Martin, tu le sais.

A bientôt,

B.

Bertrand a dit…

Martin de son œil bionique surpuissant digne de Steve Austin a réussi à distance à voir qu'il y avait une différence d'écartement vertical entre GRIGNAN et SA FILLE (5 mm dans un cas et seulement 3 dans l'autre) !

C'est dont prouvé, la page de titre du tome II a donc bien été entièrement recomposée, avec des différences très minimes de justification et le changement de fleuron. Pourquoi ? Mystère.

Encore une fois bravo Martin.

Et comme disait Cyrano : "c'est bien plus beau parce que c'est inutile !"

B.

Bertrand a dit…

La librairie Bonnefoi possède également un exemplaire de cette édition relié en maroquin du XXe siècle (Émile Rousselle).

Je n'ose lui demander de me faire des photos des pages de titre de son exemplaire... s'il nous lit. Il sera accueillit à bras ouverts et viendra compléter cette petit enquête.

B.

martin a dit…

En attendant la rentrée de Bertrand de sa soirée Bollywood, voici une tentative d'explication:
Comme souvent, ou d'habitude, on a imprimé le titre avec les dernières pages du texte. Etant donné qu'il y avait seulement 3 et 4 pages de texte à imprimer, l'imprimeur a choisi une imposition "in-12 par demi-feuille de trois cahiers séparés".
On a donc composé deux fois le texte du dernier cahier et deux fois la page de titre. Facile, non?
A vérifier, bien sûr.

martin a dit…

PS: Antoine François Momoro: Traité élémentaire de l'imprimerie, 1793, p. 202 et planche 6, figure 33, sur google books.

Lauverjat a dit…

Dans cette hypothèse il faut comparer les autres pages du cahier. Et si dans le cas contraire la page de titre avait été victime d'un accident pendant le tirage, tombée par exemple, le bois endommagé et la page recomposée?

Lauverjat

martin a dit…

Comme j'ai dit, à vérifier.

Si j'ai bien calculé, il y a 3 et 4 pages pour le dernier cahier. Les pontuseaux sont horiontaux, d'après Bertrand.

Bertrand a dit…

Un ami lecteur du Bibliomane moderne m'envoie ce matin une photo de chacune des pages de titre de son exemplaire de la même édition de 1726 (pagination identique).

SCOOP !! Le fleuron du premier titre est DIFFERENT !!!

Rochebilière avait donc raison de dire que "les pages de titres avaient des fleurons différents mais étaient sinon identiques en tous points. J'attends une photo de meilleure résolution pour vous montrer ce fleuron de type II pour le tome I.

Pour résumer nous avons donc sur 4 ex. recensés (vus) :

Tome I Fleuron Type I (3 ex. recensés)
Tome I Fleuron Typr II (1 ex. recensé)

Tome II Fleuron Type I (2 ex. recensés)
Tome II Fleuron Type II (2 ex. recensés)

Je vais essayer d'avoir des photos de l'exemplaire Bonnefoi.

A suivre.

PS : Avec 2 bois différents désormais, la théorie du bois "cassé" et remplacé "à chaud" semble de moins en moins probable. Je vais regarder attentivement les derniers feuillets du dernier cahier.

B.

Bertrand a dit…

Je viens d'ajouter la photo du titre du tome I, type II.

B.

Bertrand a dit…

Le temps a passé...

Je peux vous dire maintenant que j'ai contacté avec la plus extrême courtoisie le seul libraire qui propose actuellement un exemplaire de cette édition en maroquin du XXe à ce sujet...

Et je peux vous dire que visiblement... de nos questions ...

on s'en tape comme de l'an quarante...

Attirés par des plus hautes sphères,
les papillons se brûlent les ailes...

B.

Bertrand a dit…

Peut-être doit-on écrire "le temps est passé"... mais moi, "le temps a passé" me plait mieux !

J'assume l'extravagance s'il y a lieu.

B.

Textor a dit…

Bertrand, J'm’en vais aller faire une descente rue de Medicis avec mon Canon à canon scié et je vous reviens avec la photo de la page de titre.
J’men vais aller, çà va ? c’est français ?
T

LinkWithin

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...