mardi 31 août 2010

Sur un pet qu'un amant fit en présence de sa maîtresse. Stances. Saint-Evremond dans ses oeuvres... ??



Terminons ce mois d'août en belle humeur. L'été a été chaud, propice au repos et à la réflexion. Je vous propose de clore ces estivales par quelques bons mots de nos ancêtres les gaulois. Et nos ancêtres les gaulois n'usurpent pas leur réputation ! Peut-on rire de tout, en tous lieux et avec n'importe qui ? Il semblerai bien que non. Cependant j'insiste pour faire du Bibliomane moderne un espace biblio-libertaire-compatible et vous le prouve si cela était encore nécessaire.

La curiosité seule m'a poussé récemment à acquérir un modeste petit volume méchamment relié en veau brun largement frotté. Néanmoins la reliure, fut-elle simple, a rempli pleinement son office, elle a protégé un texte des plus curieux, et ce de manière admirable. L'intérieur du volume est ainsi comme neuf, en parfait état, tel qu'on peut le souhaiter pour un volume imprimée en 1670.

De quel ouvrage parlons-nous ?

Recueil de poésies de divers autheurs contenant, la métamorphose des yeux de Philis changez en astres, la métamorphose de Ceyx & d'Alcioné, le temple de la mort & la suite, le temple de la gloire, la belle gueuse, la belle aveugle, la belle sourde, la belle voilée, la belle enlevée, la dame fardée, la riche laide, la vieille amoureuse, la muette ingrate, la souris, et autres pièces nouvelles.

Beau titre à rallonge ! Mais qui en dit long sur la thématique de ce joli recueil de poésies : La femme et l'amour, la galanterie et ses travers, bonheurs et malheurs d'aimer...

Outre les titres cités plus haut et détaillés au titre, les autres pièces ne sont pas à négliger et portent des titres bien évocateurs : Gausserie d'un amant passionné - La fille innocente - Raillerie sur une vieille fille - Satyre contre une laide - Amour de deux soeurs que l'auteur aime, sans pouvoir dire laquelle, ...

Quelques précisions sur cet ouvrage. C'est un volume de format in-12. Publié à Paris chez Augustin Besoigne, dans la grande salle du Palais, vis-à-vis à la Cour des Aydes, en 1670. Aucun privilège n'est annoncé, ni n'est présent dans le volume, sans qu'il y manque rien. Le volume se compose d'une page de titre (voir photographie ci-dessus), d'une table des pièces (6 pages non chiffrées) et de 326 pages chiffrées, la dernière s'achevant bien par le mot FIN. Ce volume est assez joliment imprimé en petits caractères avec chaque pièce décorée en bandeau et cul-de-lampe d'ornements typographiques composés avec goût. A noter également quelques fleurons gravés sur bois, certains n'étant pas sans rappeler ceux utilisés indifféremment par Claude Barbin ou Trabouillet pour leurs éditions. Peut-être ce volume sort-il d'ailleurs de l'imprimerie de Trabouillet, imprimeur de nombreux libraires à cette même époque (la question reste entière).

Quelques recherches permettent de retrouver de nombreuses pièces de ce recueil déjà publiées, sans doute pour la première fois, dans un recueil au titre similaire : Recueil de diverses poésies des plus célèbres autheurs de ce temps. Paris, chez Louis Chamhoudry, 1657. 2 vol. pet. in-12. Il semblerait que la première partie de ce recueil ait paru pour la première fois séparément dès 1651 et la seconde partie en 1655, chez le même éditeur. Nous avons trouvé de nombreuses rééditions de cet ouvrage qui attestent de son succès (1652, 1653 et 1699).

Les auteurs célèbres dont il est ici question ne sont pourtant pas cités... à l'exception des poésies de M. de Chandeville, neveu de Malherbe dont il semblerait que ce soit ici la seule impression de ses œuvres en vers (pièces de peu d'intérêt littéraire à vrai dire). Les autres auteurs conservent tout leur mystère.

Pourtant un poème a plus particulièrement retenu mon attention. En voici le titre :

Sur un pet qu'un amant fit en présence de sa maîtresse. Stances.

C'est on ne peut plus explicite ! Composé de neuf strophes de six vers chacune, le moins qu'on puisse dire est que ce long poème à caractère scatologique est bien tourné. Il est même fort plaisant pour qui aime à rire un peu gras... Nos ancêtres les gaulois ne répugnaient pas à rire gras... La tradition a du bon !

Je vous laisse apprécier ces perles (je ne pouvais passer outre...)




Qui est l'auteur de ce poème scatologique ? Où le retrouve-t-on ?

La tradition veut que ce poème soit sorti de la jeune plume de Saint-Evremond. Dans un petit livre du XVIIIe siècle, qui a pour titre : ”L'art de péter”, l’auteur parle d’un agréable philosophe qui s’appelait Saint-Evremond et qui désignait le pet comme étant un soupir. A la maîtresse devant laquelle il avait fait un pet, Saint-Evremond disait un jour :

Mon cœur outré de déplaisirs,
Était si gros de ses soupirs,
Voyant votre humeur si farouche,
Que l’un d’eux se voyant réduit,
A n’oser sortir par la bouche,
Sortit par un autre conduit."

Ce passage correspond à la quatrième strophe de notre poème, avec quelques variantes que je vous laisse apprécier.

crepitus ventris humanum est aurait déclamé Pétrone à Néron pour le divertir sous la Rome en flammes... On voit bien que nos anciens avait une autre idée de la chose. Qui aurait aujourd'hui l'idée de faire à une galante une telle poésie sur le sujet ?

Pour compléter la fiche bibliographique de ce poème à retenir par cœur pour faire grande impression dans les soirées mondaines un peu étriquées, sachez que ce poème a probablement paru pour la première fois au format in-4 de 8 pages, en 1652, sous le titre : "La Défense du pet, pour le Galant du carnaval. Par le sieur de S. And." La Bibliotheca Scatologica (Scatopolis, chez les marchands d'aniterges, l'année scatogène, 5850, p.35, n°74) indique : "L'auteur qu'on dit être Saint-Evremond, badine très-joliment avec son sujet. Il s'agit d'un amant qui, ayant eu certain laisser-aller dans un tête-à-tête avec sa maîtresse, cherche à se justifier au moyen d'arguments qui nous paraissent sans réplique ; voici l'avant-dernier :

"Si pour un pet fait par hasard,
Votre coeur, où j'ai tant de part,
Pour jamais de moi se retire,
Voulez-vous que dorénavant
Vous me donniez sujet de dire
Que vous changez au moindre vent ?"

La Bibliotheca Scatologica poursuit : "Cette plaisanterie, l'une des meilleures du genre, a reparu en 1679 avec nom d'auteur, Bardou, sous le titre de : le Pet éventé. Si ce nom de Bardou n'est point un pseudonyme, il est évident que ce flibustier littéraire s'est approprié le bien d'autrui, croyant dissimuler son larcin à l'aide d'un titre renouvelé. Des faiseurs de recueils d'anecdotes et de poésies ont également reproduit cette débauche d'esprit, en indiquant quelquefois Saint-Evremont comme l'auteur."

Je vous l'avoue, lire ce recueil par touches successives, le soir, au coin du feu, promet de beaux moments rigolards du temps de Louis XIV. Si je me penchais d'un peu plus près sur chacune des pièces en vers que contient ce recueil j'y trouverais sans aucun doute quelque légère production de Scarron et autres auteurs burlesques et libertins de ce temps. Laissons-nous encore un peu de temps pour le plaisir de la découverte.

Bonne rentrée à toutes et à tous,
Bertrand Bibliomane moderne

Identification d'armes sur une reliure ancienne.


Un lecteur du Bibliomane moderne souhaiterait savoir si quelqu'un reconnait ces armoiries sur cette jolie reliure ancienne ?


Bonne soirée,
Bertrand

samedi 28 août 2010

mardi 24 août 2010

Conférence: Cazin, sa vie et ses éditions - 30/09/2010 - Bouillon - Par Jean-Paul Fontaine




30/09/2010 - Bouillon - Conférence: Cazin, sa vie et ses éditions

A l'Hotel de la Poste à 20h. Entrée 3,00€

Le 250e anniversaire de l’impression à Bouillon du Journal Encyclopédique de Pierre Rousseau est l’occasion de faire le point des connaissances sur Hubert-Martin Cazin (1724-1795), libraire éditeur à Reims et à Paris, qui fut en relation d’affaires avec Pierre Rousseau dès son installation à Bouillon en 1760 et qui fit appel aux presses de la Société Typographique de Bouillon en 1785.

Connu notamment sur le marché du livre prohibé, mais pas uniquement, Cazin développa, bien qu’il n’en ait pas été le créateur, un format d’édition particulier, précurseur de notre futur livre de poche, le in-18. La conférence aborde cette caractéristique d’édition fascinante, et explique, à l’aide de nombreux exemples dont quelques inédits, la difficulté d’établir avec certitude l’attribution d’un ouvrage à une maison d’édition au XVIIIe siècle, - celle de Cazin en particulier -, contrariée en cela par le règne de la contrefaçon.

Conférencier : Dr Jean-Paul Fontaine

Docteur en médecine, historien du livre, éditeur. Fondateur de la revue Le Bibliophile Rémois (1985-2004), actuellement rédacteur auprès de plusieurs revues littéraires, auteur du Livre des Livres (Hatier, 1994) et autres travaux sur l’histoire de l’imprimerie, co-éditeur de La Nouvelle Revue des livres anciens (depuis 2009). A paraître en 2011 un ouvrage sur Cazin et ses éditions authentiques.

Renseignements

Contact :

Musée ducal
Tél : 061/46.41.89
Fax : 061/46.41.99

Liens :

Email : courrier@museeducal.be
Site Web : www.museeducal.be

lundi 23 août 2010

Un escalier double monumental pour une librairie monumentale.


Les lieux de villégiatures ne laissent que peu de documentation sous la main pour permettre de publier des billets d'un intérêt suffisant pour retenir l'attention des lecteurs du Bibliomane moderne. Évidemment, il y a internet et ses sources inépuisables de renseignements en tous genres. Le petit billet publié aujourd'hui m'avait été inspiré lors d'une visite dans la capitale. J'y avais alors repéré cet escalier double monumental que je vous laisse admirer. Le reconnaissez-vous ? L'avez-vous déjà croisé ? A votre avis, quelle librairie pouvait, à la fin du XIXe siècle, s'enorgueillir d'un escalier aussi prestigieux ? Je vous laisse le découvrir. Sachez toutefois qu'aujourd'hui, si l'escalier est toujours aussi majestueux, la librairie n'existe plus et à été remplacée par ...
Des milliers de livres précieux et rares sont passés du rez-de-chaussée à l'étage par ces très belles marches...

Bonne journée,
Bertrand

samedi 21 août 2010

Une grande peinture murale qui orne la salle gothique de l'hôtel de ville de Bruges, œuvre des frères de Vriendt.


Notre ami le
Bibliophile Rhemus nous envoie cette reproduction d'une grande peinture murale qui orne la salle gothique de l'hôtel de ville de Bruges, œuvre des frères de Vriendt. Cette illustration vient compléter avec élégance l'un des derniers billets de notre ami Textor autour de Jan Brito : inventeur de la typographie ? Le point d'interrogation semble de mise...


Le Bibliophile Rhemus ajoute ceci :



Bonne soirée,
Bertrand

mercredi 18 août 2010

Le Pegme de Pierre Cousteau (1555).


Poursuivons notre saga de l’été sur les livres d’emblèmes, ce type particulier d’ouvrages, très à la mode au XVIe siècle, qui associe une image, une épigramme et une devise plus ou moins mystérieuse. Nous avions introduit le sujet avec le premier d’entre eux, les Emblemata d’André Alciat (BM 17 Mai 2010), je vous propose de découvrir aujourd’hui un illustre successeur, lui aussi jurisconsulte : Pierre Cousteau.

Fig 1 Reliure de parchemin, les livres d’emblèmes étaient presque toujours des petits in-8, format qui permettait d’avoir sur une seule page et donc, d’embrasser d’un seul coup d’œil, l’image, le titre et l’épigramme.


Nous savons peu de choses sur Pierre Cousteau, sinon qu’il est né à Paris, qu’après des études de droit il est passé par Vienne puis par Lyon où il a rencontré Macé Bonhomme, libraire-éditeur qui publiera en 1555 l’ouvrage intitulé : Pegma. (Un pegme est une petite planchette de bois sur laquelle on prend ses notes, dans le langage des écoliers). Il a écrit exclusivement en latin, sous deux noms différents, Petrus Costalius pour les livres aux sujets juridiques et pour ces emblèmes, Petrus Costus pour les livres aux sujets religieux.

Fig 2 Page de Titre


Le privilège de cette édition est daté du 7 Mars 1553 et l’achevé d’imprimer du 10 janvier 1555. Délai plutôt long. Le privilège nous apprend que l’entreprise nécessitât d’investir des fonds importants dans la gravure des blocs et la traduction du texte en langue vulgaire. En effet la version française de Lanteaume de Romieu est parue presque simultanément en 1555; On peut imaginer que la composition de 95 bois, probablement par Pierre Eskrisch, dit la Cruche, le graveur préféré de Bonhomme, a du prendre un bail.

Macé Bonhomme avait procédé de la même façon avec le livre d’emblème de Barthélémy Aneau, l’imagination poétique, publié simultanément en Français et en latin en 1552. Ici, les deux éditions ne sont pas identiques puisque Lanteaume de Romieu n’a pas traduit les narrations philosophiques, ces petits textes de deux à trois pages qui accompagnent et prolongent chacun des emblèmes proprement dit. Macé Bonhomme a regretté sans doute d’avoir négligé les « Narrationes » et il les fera traduire lors de la réédition de la version française, en 1560. L’original en latin ne fera l’objet d’aucune réédition. (2)

Fig 3 Protogène

Le Pegme franchit une nouvelle étape dans la structure des livres d’emblèmes. Là où Alciat nous proposait des devinettes, arrangées dans un ordre aléatoire, Aneau déjà, dans sa traduction d’Alciat de 1549, les avaient regroupées par thèmes, transformant le recueil en une sorte de catalogue de principes moraux destinés à être mémorisés par l’image et utilisés dans un exercice oratoire. Mais les commentaires étaient très réduits, destinés à expliquer un passage que la traduction avait obscurci. L’innovation apportée pour la première fois par le Pegme de Pierre Cousteau est ce développement philosophique qui suit et complémente l’emblème et qu’on retrouvera par la suite dans d’autres livres d’emblème sous ce nom de Narratio philosophica. Ces petits essais (au sens où l’entendait Montaigne) sont des compléments discursifs de l’emblème plus qu’une interprétation à proprement parlé. Il laisse encore une bonne place à la perplexité.

Fig 4 Au portrait de Sybarithe en rue contre un tas de braves.


La lecture est une réinvention du texte, qui en modifie son objet. Le lecteur, en s’appropriant l’histoire, invente autre chose que ce que l’auteur avait l’intention d’y mettre, en fonction de paramètres qui lui sont propres, à l’instar de Pierre Menard, auteur d’un Quichotte, qui réécrit le texte de Cervantès, avec les mêmes mots, « mot à mot et ligne à ligne », et en fait un autre livre. L’auteur du livre d’emblème n’ignore pas ce phénomène et même, il le provoque, en laissant une place à la capacité d’imagination du lecteur. « L’art de l’emblème consiste non pas à délivrer en pleine clarté des significations, d’ordre généralement moral, prêtes à être passivement reçues par le lecteur, mais à inciter ce dernier à retrouver, en reconstituant la logique qui a présidé à l’association singulière d’une figure ou d’une épigramme, l’évidence du sens qui en porte absence et présence » (3)

Certaines associations nous sont familières comme celle du puits de Démocrite.

Fig 5 Au puits où disait Démocrite Vérité être cachée


En vain tu taches à faire remonter La vérité au fond du puy cachée Force luy fut d’avec nous s’absenter Etant ainsi par les hommes faschée.

Ou bien celle-ci, qui associe les paris spéculatifs des traders et la fortune des courtisans,

Fig 6 Au changeur. Contre ceux qui ont le vent en poupe.

Quand le changeur quelques comptes veut faire Souvent mettra un jeton en levant, Qui vaudra mille et s’il vient à soustraire, Se trouvera moins valoir que devant Le courtisan encor que bien avant Soit en honneurs et dignités monté, Souvent plus bas qu’un esclave ou servant On le verra des petits surmonté.


Mais le problème, c’est que beaucoup d’associations d’idées, évidentes pour les humanistes du XVIe siècle pétris de symboles, nous paraissent absconses de nos jours. (D’où l’expression « être comme un canard qui aurait trouvé un Cousteau » ! Hum, pardon, je reprends…)

En voici quelques unes qui m’ont plongé dans un abime de perplexité.

Fig 7 Sur Stesichore, poète grec. Ni en bien ni en mal ne faut parler des femmes.


Je sais bien que les grecs de l’Antiquité étaient peu portés sur la gente féminine mais à ce point-là !

Fig 8 Ne dépendre point de fortune.


Fig 9 Sur le tombeau de Chiron. Quel mal, Chiron, trouvas-tu en la vie qui t’a jadis à mourir incité ?


Et pour ceux que les devinettes agacent il reste encore la possibilité d’admirer les bois de Pierre Eskrisch, cet artiste d’origine allemande qui fait partie des grands graveurs de la Renaissance, flirtant déjà avec le maniérisme, et qui mériterait un article à lui seul !

Fig 10 Contre ceux qui ont maniement des choses. – Certaines scènes sont traitées avec un art consommé du dessin.


A l’image des Neures qui ont faces humaines puis deviennent des loups cruels, les gens qui ont maniement de justice mangent souvent leur brebis et la laine qui est d’un loup le naturel office !

Fig 11 Contre ceux qui méprisent les docteurs de droit. – L’architecture de la Renaissance donne un cadre de choix à de nombreux bois dont l’action se déroule sur une place entourée de maisons ou de monuments.


Bonne journée
Textor


(1) Coll. : (7) ff 336 pp (4) ff. 95 bois en premier tirage pour 122 emblèmes. Les feuillets Eiii et Eiv proviennent d’un autre exemplaire plus court de marge. Ex-libris armorié gravé : Bibliothèque de Rochebrune, 1847
(2) Le catalogue de la vente Wilhem Trübner, Lucerne 17 Nov 1937, lot 16, donne les commentaires et références suivants sur l’édition de 1560. : « Livre d’emblèmes devenu rare. Brunet II, 341, C’est l’édition avec les Narrations philosophiques. Baudrier II 183/4 et X 262/3. A.F.Didot Essai 232, Cat Rais N°563. Cet ouvrage est un de ceux où se révèle le style lyonnais proprement dit, soit dans les bordures, soit dans les vignettes, Le dernier feuillet (souscription) manque. Est 60 FS. »
(3) Jean Marc Chatelain, Mise en texte de l’emblème et art de méditer au XVIIe siècle.

lundi 16 août 2010

Légendes de Bretagne : Jan Brito, inventeur de la typographie.


Vous savez que ce sont dans les vide-greniers de Haute-Bretagne que je fais mon marché pendant l’été (et d’ailleurs, j’ai répondu oui à la question du sondage de Bertrand : Continuez vous à rechercher des livres pendant les vacances ?). La Bretagne intérieure est riche d’ouvrages laissés par les moines au cours du Moyen-âge et qui ressortent à l’occasion des successions. On raconte à Bécherel qu’un libraire fut appelé par un agriculteur qui lui demanda s’il était intéressé par un tas de vieilleries qu’il avait sorti d’un grenier. Effectivement des livres anciens avaient été mis en tas au milieu de la cour de la ferme, prêts à être brulés. Le libraire jette un œil et découvre au milieu du tas une édition d’Antoine Vérard. Je ne sais pas si l’histoire est vraie, n’étant pas libraire on ne me propose pas d’aller visiter la cour des fermes, mais je ne doute pas que les poulaillers regorgent d’éditions incunables.


Fig 1 - Lettre d’Or, dans la reliure d’une édition de Johann Amerbach. Un B comme Bretagne ou Brito.


Pour autant je fus surpris, en balade au vide-grenier de Pipriac, de tomber sur la statue de l’inventeur de l’imprimerie, Jan Brito, que voici :

Fig 2 - La statue de Jan Brito


L’histoire de Jan Brito mérite d’être contée.

Il est né à la Ville aux Greniers, en Pipriac dans l’arrondissement de Redon (Ille et Vilaine) vers 1415.

A la Ville aux Greniers, ce jour-là le petit Jean Brulelou qui ne s’appelait pas encore Brito (‘le Breton’) gravait ses initiales sur un morceau de chêne tandis que sa mère préparait de l’encre pour les moines de l’Abbaye de Redon.

Le mélange était prêt ; elle appela son fils pour qu’il l’aide à descendre le chaudron. Jan accourut tenant toujours son couteau et son morceau de bois.

L’anse trop chaude lui brula la main et le bout de bois tomba dans l’encre. Voulant le récupérer il se brula à nouveau les doigts et la douleur lui fit lâcher le morceau de chêne noir d’encre qui s’en alla retomber sur un drap bien blanc.

La fessées qui suivit le fit moins souffrir que ses doigts brulés. Il attendit un moment avant de ramasser son bout de bois gravé et fut très étonné de voir ses initiales reproduites sur le linge, à l’envers.

Eureka ! fit le petit Jan en allant se tremper les doigts dans une baignoire….

Fig 3 - Le Cartulaire de Redon (facsimilé éd. 1998)


Les villes de Haarlem en Hollande, de Mayence en Allemagne, de Strasbourg et d’Avignon se sont longtemps disputées la gloire d’avoir abrité l’inventeur de l’imprimerie et ce, avant Gutenberg. Parmi les prétendants figurent notre Jan Brito

En 1772, le bollandiste Ghesquière découvre un livre de comptes de Jean le Robert, abbé de l’abbaye de St Aubert de Cambrai entre 1432 et 1469, dont un folio 158 contient un passage qui a déclenché toute l’affaire : on y lit « item pour un doctrinal jeté en molle, envoyé quérir à Bruges par Marquet , escrivain de Valenciennes au mois de janvier 1446. »
D’où il fut déduit que le bourgeois de Bruges, Jan Brito en était l’auteur.

Jeté en molle était l’expression consacrée pour parler de l’art d’imprimer, mais aussi des techniques d’impressions xylographiques déjà bien connues pour fabriquer les cartes à jouer.

Cela aurait fait de Jan Brito, le premier typographe, 10 ans avant Gutenberg ! Malheureusement pour cette hypothèse, les bouts de doctrinal qui ont été retrouvés, imprimés par Jan Brito l’ont été sur du papier qui trahissent des ateliers champenois postérieurs à 1464, mais il n’est pas dit qu’il s’agisse de celui cité dans le livre de comptes… !

En effet, dans ses colophons Brito utilise le terme inveniens, suggérant qu’il a construit sa presse lui-même et nullo monstrante pour insister sur le fait qu’il n’a été en apprentissage auprès d’aucun maitre. C’est en quelque sorte un autodidacte. Aurait-il découvert l’imprimerie en même temps que Gutenberg sans rien devoir de lui ?

Fig 4 Le cartulaire de Redon


Jan avait du quitter la Bretagne assez jeune, pour une raison inconnue et avait gagné Tournai, puis Bruges en Flandres, pour y exercer le métier d’écrivain public. On sait peu de chose de son apprentissage. Vers 1430, un atelier d’enlumineurs existe à Rennes, animé par un disciple du Maitre des Heures de Marguerite d’Orléans, épouse de François II. Jan aurait pu y être en contact avec des Maitres brugeois, Bruges était un centre de création important du livre enluminé. Ce qui est sur c’est qu’il a copié des manuscrits où il a mentionné son nom, Johannes Brulelou de Piperiac, datés de 1437 et conservés à la bibliothèque de Leyde, qui ont servi à établir le lien entre Jan Brulelou et Jan Brito puisque qu’apparait en marge une commande d’un libraire de Gand pour l’impression du manuscrit. Or c’est Brito qui se chargea de l’impression.

On retrouve ensuite son nom cité dans différents registres de la « Guilde des librariers », entre 1454 et jusqu’en 1484. Il est officiellement bourgeois de Bruges dès 1455 et le registre des Bourgeois précise : « Jan bortoen, filius Jans van pypryac ».

A l’époque, à Bruges, deux autres imprimeurs officiaient : l’anglais Caxton et Colard Mansion. Caxton prétend avoir fait imprimer le premier incunable brugeois en 1473, ayant appris auprès d’Ulrich Zell, clerc du diocèse de Mayence, lui-même probable apprenti dans l’atelier de Gutenberg.

Bref, Jan Brito n’est peut-être pas le premier imprimeur au Monde mais c’est le premier imprimeur Breton, avec comme date certaine l’année 1477, mentionnée sur une impression.

Curieusement l’art typographique se développe en Bretagne à partir de 1484, l’année où la trace de Jan Brito se perd à Bruges. Cinq ateliers typographiques ont fonctionnés en Bretagne au XVème siècle, dans l’ordre chronologique, celui de Bréhant Loudeac (le Trépassement de la Vierge, déc. 1484) de Rennes (La coutume de Bretagne, 26 Mars 1485) de Tréguier, de Lantenac et de Nantes (1485, 91 et 93).

Les impressions de Bréhant Loudeac forment la série la plus nombreuse et la plus intéressante. Cette commune n’a jamais été qu’un gros village, une paroisse rurale compris dans le domaine de Jean de Rohan, qui fut le protecteur de Robin Foucquet et de Jean Crès, peut-être le premier introducteur de l’art typographique en Bretagne. Les dix premières impressions ont toutes le même format, le même papier avec le même filigrane, le même nombre de lignes à la page ; on dirait le même livre ! Des livres de piété, comme le Trépassement de la Vierge, la loi des Trépassés, le Miroir d’or de l’âme pécheresse, etc. Il faut reconnaitre, sinon un plan arrêté, du moins l’idée de former sous un format facile et en langue française, une sorte de petite encyclopédie morale, religieuse et juridique.

Je ne les ai pas encore rencontrées dans mes vide-greniers.

Bonne Journée
Textor

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