jeudi 19 avril 2018

"Le voila donc terminé, cet Ouvrage, que je ne croyais pas terminer ! Je suis parvenu à le mener à sa fin, à-travers mille-obstacles, mille dangers !" (Rétif de la Bretonne, l'Année des Dames Nationales, 1794).

Page (3827) et avant-dernière du XIIe et dernier volume de
l'Année des Dames Nationales (1794)
      Nous partageons avec les lecteurs du Bibliomane moderne ce petit texte de Rétif de la Bretonne. Il est âgé de 60 ans et vient terminer le douzième et dernier volume de la série l'Année des Dames nationales publié en 12 volumes entre 1789 et 1794.
      Nous avons rarement vu des volumes aussi mal imprimés et sur si mauvais papier. Les têtes de clou (caractères typographiques très usés) qui ont servi à l'impression sur un mauvais papier à chandelle (papier gris, inégal, mou, etc) comme l'écrivait déjà Charles Monselet en 1854, laissent au lecteur de ce début de XXIe siècle une impression étrange, à la fois l'impression de la volonté farouche de voir un ouvrage imprimé, de l'autre toutes les difficultés liées à l'impression d'un volume à la fin de la période révolutionnaire.
      Dans ces quelques lignes vous retrouverez tout l'esprit de Rétif, son orthographe que nous avons scrupuleusement recopié, le patriote opportuniste décrit par ses biographes.
      Bonne lecture !

      Bertrand Hugonnard-Roche


Le voila donc terminé, cet Ouvrage, que je ne croyais pas terminer ! Je suis parvenu à le mener à sa fin, à-travers mille-obstacles, mille dangers ! La banqueroute que m'a faite Maradan, l'interrompit dès le 2d Volumes. Je fus ensuite la Victime de 2 Associations ruineuses, ét d'achats de caractères. Pressé de commencer les RESSORTS DU CŒUR-HUMAIN DÉVOILÉS, je mis au  Ires Epoques de cet Ouvrage, des fonds, qui auraient avancé l'ANNÉE-DES-DAMES NATIONALES, que je ne voudrais nommer que le KALENDRIÉR DES CITOYÉNNES, le nom de DAMES ne convenant plus. Mais l'Ouvrage était entièrement composé avant la Revoluçion, puisque la dernière NOUVELLE, inscrite sous le porche de la rüe BRETONVILLIÉRS, ILE DE LA FRATERNITÉ, est du 7 juillet 1789. L'impression a duré 6 années entières, fin de 89, 90, 91, 92, 93 et commencement de 1794 ; et les frais l'en montent à près de 30-mille livres, par la grande cherté du papier, etca. Je n'ai pas fait cette dernière SUITE des CONTEMPORAINES comme je l'aurais voulu : Brûlant d'un pur patriotisme, il fut un temps de cette impression, où il fallait le deguiser : Depuis, j'ai souvent été malade, ét la Case a été abandonnée à d'Autres : Que mes Lecteurs m'excusent : J'ai toujours été un Citoyén aimant le but de tout gouvernement sage : Je n'ai  jamais cherché à troubler, même en desirant plus vivement que d'Autres la reformacion des abus. Adieu, mon Lecteur Republiquain : Ne vois dans ces NOUVELLES, que des faits vrais, que je ne pouvais corriger, sans leur oter leur utilité. Tu y trouveras des mœurs qui ont été ; aulieu que les Romanciérs ne te donnent que des mœurs factices, enfans de leur imaginacion, ét par conesquent (sic) sans utilité pour les mœurs. L'infâme Robespierre fut executé le 10 Termidore. (*)

(*) pp. (3827) du XIIe et dernier volume titré : L'Année des Dames Nationales. Décembre. Nord-d'ouest de Paris. A Paris chéz J. B. Garnery, Libraire, rue Serpente, n°17. Sans date (1794). Notre exemplaire porte le titre de relais "LES PROVINCIALES : ou HISTOIRES des Filles et Femmes des Provinces de Fance, dont les Aventures sont propres à fournir des sujets dramatiques de tous les genres."

dimanche 1 avril 2018

Ode à R. et A. Mondrac ! O Grand Massacreur et Trespasseur de livres illustrés modernes !



Si tu n'aimes pas les beaux livres finement reliés,
Confie-les à l'ignoble Mondrac, dit le Massacreur,
Donne lui ton édition en tirage de tête, bon rognée,
Il en fera une affreuseté bien détestable, quel malheur !

Si tu n'aimes pas les beaux livres finement décorés,
Confie-les à l'ignoble Mondrac, dit le Trespasseur,
Donne-lui un cuivre, une aquarelle originale signée,
Il en fera une affreuseté bien détestable, quel malheur !



Et si par hasard les couleurs tu aimes,
Si les vifs coloris, le maroquin mal coupé,
Tu aimes aussi, confie-lui des peaux,
Il les coupera, taillera, rognera,
Sans art ni précision.

Il y a des artisans condamnables à perpétuité
Pour les forfaits qu'ils commettent
Mondrac est de ces assassins à châtier.
Pendons-le haut et court et souhaitons-lui
Que la postérité ne retienne pas même son nom.

Signé Le Petit-fils de Trautz (*)


(*) Nous avons pu examiner de près les reliures signées R. et A. Mondrac. Il faut se faire à l'idée que vues de près (de nos yeux vues) ces reliures sont bien plus détestables encore. Mondrac a dû relier plusieurs centaines de volumes, probablement dans les années 50 ou 60 ? La plupart des volumes que nous avons pu examiner étaient des grands formats in-4 ou grands in-8, tous massacrés sans exception. Les tentatives répétées de mosaïques sont les pires cauchemars qu'un bibliophile puisse imaginer. Ah oui ! Certes Mondrac ne manquait pas d'imagination dans ses décors ! Certes ! Seulement du point de vue réalisation technique c'est à peu près aussi réussi que si ces reliures avaient été confiées à un primate (encore ... un primate n'oserait pas cela !). Des centaines de tirages de tête (Mondrac ne pratiquait visiblement son crime que sur les tirages de tête, Japon et autres, avec dessins originaux et cuivres) ont ainsi été à jamais détruits. Dans le meilleur des cas il faudra pour les bibliophiles du futur qui auront en main Une Mondrac ... se précipiter pour la faire retirer illico. Car tout bradel papier uni non titré vaudra mieux que ces cochonneries honteuses pour l'histoire de la reliure d'art.

lundi 26 mars 2018

Quelques précisions sur les ouvrages portant l’ex-libris « Mis de Gaillon » (faisant suite au billet publié en 2009 sur le Bibliomane moderne).



En 2009, j’eus en main environ 75 ouvrages provenant de cette bibliothèque ; 70 ont donné lieu à un « Mini-Catalogue », d’où est issue la petite statistique ci-dessous :

Tous les volumes ne sont pas en reliure du XIX° : certains ouvrages des  XVI°-XVIII° siècles sont en reliure d’époque (veau, basane, vélin) ; enfin il y a des exemplaires brochés. 20 titres ne possèdent pas d’ex-libris ; l’ex-libris que vous montrez (voir le billet du Bibliomane moderne du 10 septembre 2009) est absolument identique au mien… sauf un, sorte de négatif, tiré en blanc sur fond noir, collé sur un petit Elsevier (photo P000074).  [NDLR : j'ai eu également un exemplaire avec cet ex libris sur fond noir, inversé par rapport à l'autre].

Quelques exemplaires possèdent un découpage collé  issu du catalogue de la Librairie Claudin, daté à la plume (1893) ; en particulier, on le trouve sur les  Pensées de Simon Morin  (1647), relié par Niédrée (photos P000075 et 76).  Précieux indice qui  montre  qu’il y eut successivement deux marquis de Gaillon :

Isidore de VION de GAILLON (1843-1892), d’abord vicomte de Gaillon, puis, très certainement, marquis de Gaillon après le décès de son père, Anne-Charles de VION de GAILLON (1783- 1858), transmettra à son fils  Pierre de VION de GAILLON (1865-1848) sa passion pour les livres ; celui-ci  deviendra marquis de Gaillon en 1892.

Cette vieille famille du Vexin français était originaire de Bourgogne ; parmi leurs lointains cousins, se trouve le poète Charles VION DALIBRAY (1600-1654), dont le bisaïeul Pierre de Vion, seigneur d’Oinville aurait été « Prestre Curé » … et aurait légitimé ses quatre enfants en 1552 ; ce Pierre était fils cadet de Jean 1 de Vion, ancêtre direct des Vion de Gaillon (*).

La sœur de Pierre, le bibliophile, épousa Martial de ROFFIGNAC, famille originaire du Limousin, apparentée aux Saint-Exupéry (**).

Les armes de la famille portent « trois aiglettes en vol », ou, mieux  « de gueules à trois aigles d’azur aux ailes éployées posées 2 et 1 et regardant à dextre » (***)

(*) Geneanet
(**) Dans la bibliothèque familiale, se trouvait la rare et anonyme  Notice généalogique sur la famille de Saint-Exupéry (P., Jouaust, 1878), exemplaire, enrichi de nombreuses annotations et corrections manuscrites (de l’auteur ? du marquis ?) qui nous montre deux mariages, l’un au XIV° siècle, l’autre en 1578,  entre Roffignac et Saint-Exupéry.
(***) www.montferre.com

Photos :


P1000074 -  ex-libris anthracite sur  MICANZIO ( Frère  Fulgence ) : La  vie  du  Père  Paul  de  L’ Ordre  des Serviteurs de la Vierge et Théologien de la Serenissime Republique de Venise. Traduitte de l’Italien par F.G.C.A.P.D.B. [François GRAVEROL Conseiller au Parlement de Bordeaux]. Leyde, Chez Jean Elzevier, 1661. Petit in-12, sans faux-titre, (12) ff.[ dont le titre]-391-(3)[catalogue]pp., basane racinée fauve,  dos  à  nerfs orné de caissons dorés, pièce  de  titre  bordeaux ,  tranches rouges (reliure  un peu postérieure ;  restauration à un mors; épidermures teintées sur les plats; travail de vers , en « coup d’épingle », dans un coin , au début , rares taches, une déchirure  sans  manque ;  néanmoins  assez  bel exemplaire). Edition  originale  de  la  traduction française de la  Vita del Padre Paolo… (Leida, [ Vander Marse ],1646 ) de  Fra  Fulgencio , traduite  par  François GRAVEROL ( Nîmes ,1644 - ?, 1694 )  selon Quérard  (Supercheries littéraires, II, 37) : il semble, d’après Willems, que Graverol ne fut jamais Conseiller au Parlement de Bordeaux ; si c’est bien ce Nîmois , il  était bien jeune en 1661. Michaud conteste la paternité de cette traduction. Paolo  SARPI , dit  le  Père  Paul  ( Venise, 1552 -1623) fut un théologien de grand renom, histo-rien du Concile de Trente, ami de Galilée, versé dans les disciplines  scientifiques : certains ont affirmé qu’il avait  découvert  la circulation  du  sang ; Stendhal louera  ses  qualités.  Son  bio-graphe,  Fulgence MICANZIO (1570-1654)  fut son collaborateur et son ami ; il lui succèdera comme conseiller spirituel près  la  Sérénissime  République. Voir  la  longue description  de  Willems  (876) qui montre comment ce petit livre est une curiosité typographique : il  est sorti  de  deux  imprimeries  différentes ,  celle  de Philippe de Croy et celle de Jean Elzevier (pour une petite partie) ; cette édition est plus belle que celle de 1663.



P100075 et 76 – collage et reliure sur  le rarissime ouvrage de MORIN  ( Simon ) :    Pensées  (…)  Sans lieu ni nom d’Editeur, 1647.  Très petit in-4, sans faux-titre, 175pp. [pour 176,  détail  qui  a  échappé  à  pas  mal de monde : la  p. 174  est  redoublée…, titre compris  dans  la pagination ], demi veau glacé ocre, dos  à  nerfs ornés au  pointillé doré, encadrés de doubles filets dorés que l’ on retrouve en tête  et en pied , pièce de titre noire  ( Niédrée )  (  sobre et élégante reliure  de  la  fin  du XIX°  siècle ;  petits manques aux mors ). Imprimé sur un papier vergé de mauvaise qualité,  avec les  particularités  suivantes   : on  compte 33 lignes  par  page pleine,  à l’exception  du  dernier cahier, « Y » (pp. 169 et suivantes ) : 37 lignes par page, et même  44  pour  la  dernière ( Errata,  imprimé  en caractères très petits : soixante fautes répertoriées, et pour les autres fautes et ponctuations le Lecteur les suppléra s’il lui plaist );  dans cet exemplaire, elles ne sont pas corrigées. Par ailleurs, outre une qualité d’impression assez mauvaise, défauts  au cahier « I »: en tête des pp. 65 et 72   (titre courant et une ou deux lignes) ne sont pas imprimés ; en bas des pages 68 et 69, perte de quelques mots. Erreurs de numérotation de pages,  surtout  pp. 175 (174) et 176 (175) … A la suite : Arrest de la Cour du Parlement. Rendu à l’encontre de Simon Morin (…) portant condam-nation (…)  d’estre brulé vif (…) ensemble la condamnation de ses complices. Paris, Louis Barbote, 1663. Sans faux-titre,  7[ dont le titre]- (1) pp.

R.G.

dimanche 18 mars 2018

Identifier un ex libris gratté ... vers 1825


BIBLIOTH.

..........., fils


J'essaye de retrouver le possesseur de cette étiquette ex libris apposée dans un livre publié en 1825. Votre aide peut être précieuse. Si vous l'avez croisé ...

Merci d'avance,

Bertrand Bibliomane moderne

samedi 17 mars 2018

La bibliothèque de Salomon Phélypeaux, seigneur des Landes (1574-1655) par Le Barbet.


La famille Phélypeaux fut une importante famille de la noblesse dont les origines connues sont Jean Le Picard, cité en 1297. Phélypeaux était un surnom, devenu patronymique au XVe siècle. (Pour se rendre compte de l'importance de la famille, il suffit de se rendre sur la page Wikipedia consacré à la Maison Phélypeaux).

Nous allons donc ici nous intéresser à un membre mal connu de cet famille, mort sans descendance : Salomon Phélypeaux (1574-1655), seigneur des Landes.

Signature de Salomon Phélipeaux (livre de 1586)

Signature de Salomon Phélipeaux (livre de 1609)


Tout d'abord pour le situer la généalogie familiale, Raymond Phélypeaux d'Herbault et Paul Phélypeaux de Pontchartrain, tous deux secrétaires d'Etat, étaient ses frères. Ce furent d'ailleurs les deux premiers de la famille à avoir des places importantes, la famille étant encore à Blois dans les générations précédentes.

Sur Salomon Phélypeaux en particulier, nous ne  connaissons que très peu de choses. Le site des archives nationales ne mentionne que peu de choses à son sujet. On trouve un document (Y//184-Y//187 - fol. 475) qui le dit conseiller du Roi aux conseils d'Etat et privé, demeurant à Paris rue Girard Bocquet (Beautreillis), paroisse Saint-Paul. Il s'agit d'une donation au profit de son neveu Paul Ardier, fils de Paul Ardier et de sa soeur Suzanne (décédée en 1651). Ce document a malgré tout un intérêt dans notre enquête sur Salomon : la donation concerne des biens à Charenton.

Un autre document serait probablement très intéressant à consulter : son testament conservé dans les minutes du notaire Benjamin Moufle. A défaut de pouvoir le consulter - pour le moment -, on en devine en partie le contenu. 

Introduction à la Vie dévote

 
Diego de Stella


En effet, nous avons déjà su identifier trois exemplaires provenant de sa bibliothèque : 
  • Saint François de Sales, Introduction à la Vie dévote. Lyon, Pierre Rigaud, 1609. (Bernard Brochier, vente Alde, 25 novembre 2015, n°8 ; Michel R. depuis).
  • Saint Jean Chrysostome, Homélies. Traduictes en françois, par François Joulet. Paris, Abel L'Angelier, 1608. (Frédéric de Janzé ; Edouard Rahir ; Henri Béraldi ; Michel Wittock, 6ème partie, vente Alde, 12 novembre 2015, n°22).
  • Diego de Stella, Méditations très-dévotes, de l'Amour de Dieu. Paris, Guillaume Chaudière, 1586. (Le Barbet depuis 2012). Cet exemplaire fut présenté lors de l'Exposition Universelle de Paris en 1878.
Saint Jean Chrysostome


Ces trois ouvrages ont plusieurs points communs :
  • reliure en maroquin olive à décor de feuillages, exemplaire réglé.
  • reliure typiquement parisienne attribuée à l'atelier de Clovis Eve (le travail est particulièrement typique de Clovis Eve. Certaines fiches n'indiquent que "Atelier parisien", d'autres mentionnent clairement Eve - voyez l'ouvrage de la vente PBA, 14 février 2018, n°18).
  • sujet religieux.
  • inscriptions sur la page de titre.
  • traces de fermoirs en tissu fixés par perforation dans les plats (la photo ci-dessous vient d'un exemplaire dont nous ne pouvons affirmer la provenance vu que les pages de titre sont absentes).
  • un décor très proche des bords.
Notre hypothèse est que tous les exemplaires correspondant à cette description ont été reliés par Clovis Eve pour Salomon Phélipeaux, probablement entre 1610 et 1620, et qu'ils furent ensuite légués par testament aux Carmes déchaussés de Charenton. Sur les huit exemplaires que nous avons identifiés, au moment de la rédaction de cet article, nous n'avons pu savoir une provenance ancienne que pour les trois exemplaires cités précédemment et qui confirment notre hypothèse, ou plutôt ne l'infirment pas.


Exemplaire avec les fermoirs tissus conservés - BM Angers, Rés ST 0738



Venons-en à ces inscriptions qui sont au nombre de deux : 
  • SPhélipeaux, signature que nous pensons autographe de Salomon Phélypeaux. Le S et le P sont l'un sur l'autre.
  • Ex lib. Conven. Charenton Carm. Discalce. Ex dono Dnj des lendes (sic!) 1655.

Pour les deux exemplaires passés à la vente Alde, il ne fut pas remarqué ce qu'il était écrit sur ces exemplaires.
En effet, pour l'exemplaire de Wittock, on attribuait bizarrement la signature à Louis Phélypeaux (1599-1684) qui se serait séparé de l'exemplaire avant sa mort puisque la fiche indiquait bien que l'exemplaire fut donné par Deslendes en 1655 (en indiquant que c'était aux Carmes de Charentes (sic!)).
L'exemplaire de Brochier indiquait uniquement [....]eaux et des Tendes (resic!) 1645. Sur cet exemplaire, effectivement, le 1655 est mal écrit et peut laisser penser à 1645. La partie mentionnant les Carmes déchaussés est biffée (voir photo ci-dessous).

Ex-dono sur Diego de Stella.

Ex-dono en partie biffé sur l'Introduction à la Vie dévote.


Notre interprétation évidente est que Salomon Phélypeaux fit don de sa bibliothèque aux Carmes déchaussés de Charenton par testament. La lecture de celui-ci devrait confirmer cette quasi-certitude.

Par ailleurs, notons que d'autres exemplaires ont des reliures particulièrement proches, notamment dans la vente Bernard Brochier :

  • Saint Augustin, [La Cité de Dieu] - [Le Livre de sainct Augustin de l'Unité de l'Eglise contre Pétilian,... fait françois par Jacques Tigeou, angevin,... avec une épître de 1566]. Paris, J du Carroy, 1601. 2 volumes, sans les pages de titre (BM Angers, Rés. ST 0738).
  • Saint Augustin, Les Confessions. Paris, Michel Sonnius, 1598. (Alde, 25 novembre 2015, n°6)
  • Saint François de Sales, Traité de l'Amour de Dieu. Lyon, Pierre Rigaud, 1617. (Alde, 25 novembre 2015, n°9)
  • Saint Bonaventure, L'Aiguillon de l'Amour divin. Paris, Abel l'Angelier, 1588. (voir H.W. Davies, Early French Books in the Library of C. Fairfax-Murray, I, p.46, n°55).
  • Saint Ambroise, Trois livres des offices. Paris, Chaudière, 1588. (voir catalogue Burton, New-York, 22 april 1994, n°77)

Malheureusement, il nous semble difficile de savoir si ces exemplaires possédaient les mêmes particularités ou non sans les avoir vu ou sans information sur les pages de titres. Nous essayerons de compléter la liste des exemplaires connus avec cette provenance et nous sommes d'ailleurs preneur de toute information sur d'autres exemplaires ou sur les exemplaires particulièrement proches ci-dessus.

Alde, 25 novembre 2015, n°6 - Confessions de Saint-Augustin

Alde, 25 novembre 2015, n°9 - Traité de l'Amour de Dieu

BM Angers, Rés ST 0738 - La Cité de Dieu

PBA, 14 février 2018, n°18

Cet exemplaire ne correspond pas aux caractéristiques des exemplaires S.Phélipeaux, nous ne le mettons ici que pour montrer un autre exemple de reliure proche provenant de l'atelier de Clovis Eve.


Le Barbet



jeudi 15 mars 2018

Aux enchères prochainement : HISTOIRE DES QUATRE FILS AYMON très nobles et très vaillans chevaliers. Introduction et notes de Charles Marcilly. Paris, Launette, 1883. Un exemplaire bijou du joaillier bibliophile Henri Vever. Estimation : 200 000 / 250 000 euros.


Copie d'écran DROUOT DIGITAL. 15 mars 2018.

Lot 64. HISTOIRE DES QUATRE FILS AYMON très nobles et très vaillans chevaliers. Introduction et notes de Charles Marcilly. Paris, Launette, 1883. In-4, maroquin noir, encastrée dans le premier plat grande plaque d'or à émaux cloisonnés d'après une composition d'Eugène Grasset, dos à quatre doubles nerfs à l'imitation des reliures gothiques, large encadrement intérieur mosaïqué en bordeaux et décoré d'éléments dans l'esprit de l'illustration de Grasset, doublure et gardes de soie brochée bordeaux sur fond bleu, tranches dorées, double couverture et dos, boîte de maroquin brun en forme de livre, doublé de soie lie-de-vin (Ch. Meunier).

Spectaculaire édition illustrée par Eugène Grasset des Quatre fils Aymon, version en prose d'une chanson versifiée du XIIIe siècle ayant pour titre Renaut de Montauban, et appartenant à la geste carolingienne. Imprimé pour la première fois à Lyon vers 1483-1485, le texte fut diffusé durant tout le XVIe siècle avant d'être repris, très modifié, au siècle suivant, devenant, et ce jusqu'au XIXe siècle, l'un des romans de chevalerie les plus populaires de la bibliothèque bleue, à l'inverse de Lancelot du Lac, par exemple, qui disparaîtra après l'édition de 1533.

L'illustration d'Eugène Grasset, oeuvre immense de plus de 250 aquarelles qui le mobilisera plus de deux années, révélera les qualités de l'illustrateur, alors que ses dons d'ensemblier s'étaient déjà manifestés quelques années auparavant lorsqu'il créa des meubles et objets de décoration pour la maison de Charles Gillot, l'imprimeur du présent livre. Révolutionnaire par sa mise en page dans laquelle texte et illustration s'interpénètrent, l'édition l'est aussi par la technique de phototypogravure mise au point par Charles Gillot, et employée ici pour la première fois. Cette technique photographique (gillotage) permettait l'impression des gravures en couleurs et du texte en même temps. La complexité de la conception du livre, qui voulait que les pages soient toutes imprimées dans des couleurs différentes, nécessita plus de 900 planches.

Célébré à sa parution pour son esthétique, sa mise en page et son procédé industriel, Les Quatre fils Aymon de Grasset fut classé parmi les plus beaux livres du siècle par le critique, éditeur et bibliophile Octave Uzanne et immédiatement adopté par les bibliophiles. Nombre d'exemplaires de luxe furent alors confiés aux deux grands maîtres relieurs de l'époque, Charles Meunier et Marius Michel, qui rivalisèrent d'imagination pour créer des reliures utilisant la technique du cuir incisé, laquelle, issue du XVe siècle, leur sembla particulièrement convenir à cet ouvrage célébrant le Moyen Âge.

On peut citer aussi à ce propos l'étonnante reliure de Marius Michel ornée d'une plaque en étain repoussé, qui reproduit la composition de Grasset pour la couverture du livre, commandée par Henri Beraldi (IV, 1935, n°88) pour son exemplaire; celui-ci réapparut dans la bibliothèque Henri M. Petiet (IV, 1993, n°67). Tirage à grand nombre d'exemplaires sur papier ordinaire, munis le plus souvent d'un cartonnage d'éditeur illustré (tirage qui fut en grande partie détruit) et à 200 exemplaires de luxe, sur chine et sur japon. Celui-ci est un des 100 exemplaires sur japon (n° 7).

Prestigieux exemplaire du grand bijoutier Henri Vever, orné d'une merveilleuse plaque d'or à émaux cloisonnés, exécutée dans ses ateliers par le maître émailleur Étienne Tourrette, d'après une aquarelle d'Eugène Grasset. Des bibliothèques Henri Vever et Henri Bonnasse (1980, n° 35). Premier exemple de collaboration entre Vever et Grasset, cette plaque de grand format (230 x 166 mm), signée Vever et portant les monogrammes d'Étienne Tourrette et d'Eugène Grasset, chef-d'oeuvre de l'émaillerie française de la fin du siècle, fut réalisée de 1892 à 1894 et présentée à l'Exposition du Champ-de-Mars en 1894 et à l'Exposition universelle de 1900. Elle est digne de tous les superlatifs. Elle est reproduite en couleurs dans Art et Décoration de janvier 1903, dans un article consacré à Grasset. 

L'EXEMPLAIRE VEVER DES QUATRE FILS AYMON né de la rencontre de quatre personnalités qui marqueront l'histoire de l'Art nouveau. Henri VEVER (1854-1942), joaillier, directeur avec son frère Paul de la maison créée par leur père et devenue l'un des phares de la rue de la Paix. Bibliophile et grand collectionneur de tableaux, il participa dès 1892 aux dîners des Amis de l'art japonais de Siegfried Bing. Et c'est à partir de la vente, à la galerie Petit, de sa collection de peintures modernes et impressionnistes en 1897 qu'il se consacra pleinement à sa passion pour l'art japonais dont la vogue battait alors son plein. Praticien et marchand, Henri Vever fut aussi l'auteur de l'ouvrage de référence: La Bijouterie française au XIXe siècle, 1906-1908, 3 volumes in-4. En 1924, il fera don au musée des Arts décoratifs de sa collection, plus de 350 bijoux français du XIXe siècle, dont une soixantaine provenant de la maison Vever.

Charles GILLOT (1853-1903), imprimeur et graveur-lithographe. Perfectionnant une invention de son père Firmin Gillot, il mit au point en 1876 le procédé de photogravure connu sous le nom de «gillotage» dont il déposa le brevet en 1877. Grand admirateur d'Eugène Grasset, il lui confia l'ameublement et la décoration d'une partie de son hôtel particulier dans les années 1880. C'est lui qui présenta Grasset à Vever dont il était l'ami et le guide pour ses acquisitions d'objets d'art japonais. Lui-même collectionneur, Charles Gillot avait surtout réuni un ensemble d'art japonais qui faisait l'admiration des connaisseurs, notamment celle d'Edmond de Goncourt: [la] collection japonaise la plus parfaite, la plus raffinée [...], c'est la collection de Gillot. Offerte pour partie au musée du Louvre, elle enrichit aujourd'hui le musée Guimet. Le reste de ses collections fut dispersé aux enchères en 1904, l'expert de la vente en était Siegfried Bing.

Eugène GRASSET (1845-1917), décorateur et illustrateur, son style particulier allait marquer le Livre et l'Affiche. L'Histoire des quatre fils Aymon est sa première illustration importante. Sa rencontre avec Henri Vever s'avéra déterminante, ce dernier appréciant son vaste répertoire iconographique et ses compositions fortement influencées par l'art japonais. Il lui commanda la création d'une vingtaine de bijoux qui firent sensation à l'Exposition universelle de 1900, et restent aujourd'hui aussi fameux que ceux de René Lalique (1860-1945) qui créait depuis 1880 pour Vever des bijoux et des objets d'art. On rappellera à ce propos que l'un des alter ego de Vever rue de la Paix, Georges Fouquet, faisait lui appel au talent d'Alphonse Mucha. Une passion commune de l'art japonais unissait ces trois hommes. Sous la tutelle des deux marchands d'art Tadamasa Hayashi et Siegfried Bing (l'éditeur du Japon artistique), ils furent des collectionneurs passionnés d'objets d'art et d'estampes de la période Edo (1603-1868), particulièrement des oeuvres de Hokusai et Hiroshige. Ils se firent les hérauts du japonisme avec Philippe Burty (qui créa le mot en 1872), et, pour ne citer que les plus grands, Félix Bracquemond, les frères Goncourt, Théodore Duret et Claude Monet.

Étienne TOURRETTE (1858-1924), maître émailleur parmi les plus grands. Possédant toutes les nombreuses techniques de l'émail (cloisonné, translucide, basses tailles, peint), il réutilisa celle de l'émail dit de résille d'or, technique très ancienne qui consistait en l'inclusion de feuille d'or entre les couches de l'émail pour lui donner un scintillement particulier. Étienne Tourrette fut l'un des grands artistes qui permirent aux bijoux Art nouveau d'exister, ces fantastiques «bijoux de peintre» ainsi dénommés pour rappeler la technique de la pose de l'émail, appliqué couche par couche au pinceau. Paul Richet, professeur à l'École des Arts appliqués, dans son article Les Émailleurs modernes au XIXe et XXe siècle (Revue Céramique, verre, émaillerie, mai 1936), a rapporté l'histoire et les vicissitudes de la fabrication de la plaque d'or de Vever pour laquelle Tourrette employa plusieurs techniques de l'émail. En effet, après plus de deux années de travail, celle-ci faillit se détruire en raison de la dilatation du métal, contrariée par le cloisonnement. Sa présence devant nous aujourd'hui n'est due qu'à l'art et à la ténacité de l'émailleur. Les destins croisés de ces quatre personnalités aboutirent ainsi à la création de cette oeuvre unique, pièce de qualité muséale. On a relié dans le volume divers documents: - L'aquarelle originale de Grasset pour la plaque de la reliure, ainsi que diverses gravures et photos de cette plaque. (reproduite page 45) - L'aquarelle originale de Grasset de la page 79. - Le menu illustré du dîner offert par ses amis à Eugène Grasset à l'occasion de sa promotion au grade d'officier de la Légion d'Honneur. - Deux lettres autographes signées d'Eugène GRASSET à Henri VEVER, datées du 1er octobre 93 et du 26 mars 94, dont l'une contient cet éloge: C'est avec la plus grande admiration que j'ai constaté la miraculeuse exactitude avec laquelle mon aquarelle a été reproduite et dont vous avez su faire une véritable oeuvre d'art à l'épreuve des siècles. - Une carte autographe signée d'Henri Vever. - Le prospectus illustré.

On joint TROIS ESSAIS D'ÉMAIL: - Une plaque sur cuivre (77 x 57 mm), partie du décor de Grasset, Renaut de Montauban à cheval sur Bayard, sans la tête du cheval ni le pied du cavalier. - Deux plaques sur or à émail translucide (42 x 35 mm chacune), portant les titres Souvenirs et Heures.

Estimation : 200 000 / 250 000 euros

Nous donnerons ici le résultat de l'enchère.

Etudes Binoche et Giquello.
Vente du 29 mars à Drouot, Paris.

mercredi 14 mars 2018

Retrouver un imprimeur de la fin du XVIIIe siècle d'après son matériel typographique : un cul-de-lampe drôlement coquet ! (vers 1780-1781).


Taille réelle : largeur 48 mm

La question est assez simple, basique, simple, basique : je cherche à identifier de quel atelier typographique sort cet ornement et par là-même tout livre qui le contient. Ce cul-de-lampe fort "coquet" est suffisamment caractéristique pour ne pas passer à côté sans le repérer. Il se trouve ici dans une impression non située de 1781.

Si vous le croisez, pensez à moi !

Merci d'avance de votre collaboration.

Bonne journée,
Bertrand Bibliomane moderne

mardi 13 mars 2018

Les premières éditions de l'Introduction à la Vie dévote, par un Berger savoyard

L'édition originale (in-12) et les éditions qui suivirent de l'Introduction à la Vie dévote sont très nombreuses. En l'espace de 11 ans, il y eut plus de 40 éditions en français. Un véritable best-seller religieux du début du XVIIème siècle. Néanmoins, beaucoup de ces éditions, pour ne pas dire toutes, sont devenues rares voire rarissimes.  L'ouvrage connut aussi de très nombreuses éditions après 1665 et la canonisation du saint.

Tout d'abord, si on s'intéresse à l'édition originale [Lyon, Pierre Rigaud, 1609], on ne connaît que deux exemplaires : 
  • exemplaire de la Visitation d'Annecy
  • exemplaire de la Österreichische Nationalbibliothek, Vienne, Autriche.
Cela explique donc que cet important ouvrage manque à toutes les collections autour de Saint François de Sales ! Rochebilière lui-même n'avait ainsi "que" des exemplaires de la seconde édition (1610), de Douai (1610), de Paris (1615), de Douai (1616) et une de Lyon (non datée) [voir Rochebilière, 21 à 25].

Edition originale
Exemplaire Visitation d'Annecy


La collation précise de l'édition originale nous est inconnue. Perrin donne, en 1895, [24]-479-[11]p pour l'exemplaire de Vienne. L'exemplaire d'Annecy serait plutôt [24]-466-[12]. Il convient de noter que la pagination est fautive à partir de la page 432.

Brunet ne mentionne que l'édition de l'Imprimerie Royale en 1641 (in-folio, la plus belle des éditions anciennes) et signale tout juste la première en 1608. L'édition originale est en effet imprimée en 1608 et mise en vente en décembre 1608 avec la date de 1609.

1609A - Exemplaire Michel R.


Dès 1609, une seconde édition [Lyon, Pierre Rigaud, 1609 ou 1610] est imprimée semble-t-il à trois reprises avant le 16 septembre 1609 puisqu'il en envoie un exemplaire au duc de Savoie (on connaît la lettre du 16 septembre 1609). Fabius Henrion les nomme 1609A, 1609B et 1610 deuxième. Cette édition est lacunaire car quatre chapitres de la première édition furent oubliés. Elle contient en revanche de nouveaux chapitres :
  • 1609A : Ce tirage possède sur sa page de titre la même gravure que l'édition originale
  • 1609B : La gravure du titre est changée.
  • 1610 deuxième : Même tirage que le précédent mais postdaté 1610. Rochebilière (21) possédait ce tirage qui était selon lui imprimé en 1609. Son exemplaire portait un ex-libris manuscrit daté de janvier 1610. Henrion dit le tirage assez défectueux. L'exemplaire que nous possédons permet d'éclairer cette affirmation. En effet, bien qu'imprimée sur un joli papier vergé, donc a priori édition soignée, certains feuillets sont mal imprimés.
La collation de cette édition est connue : in-12, [24]-646-[14]p.

1609B - Exemplaire Visitation d'Annecy

1610 deuxième - Exemplaire Berger savoyard


Le CCfr ne nous donne que 2 exemplaires pour 1609-1610 : 
  • Tolbiac, D-17433 (1610, troisième édition).
  • Tolbiac, Res P-D-39 (Arras, 1610, mention de seconde édition, édition qui semble copiée sur le seconde de Lyon avec une collation très similaire).

Les exemplaires connus des toutes premières éditions sont donc (liste mise à jour au fur et à mesure des découvertes) : 
  • 1609 (1608)
    • Visitation d'Annecy
    • Österreichische Nationalbibliothek, Vienne, Autriche.
  • 1609A
    • Michel R. (Salomon Phélipeaux des Landes (1574-1655) avec sa signature ; Carmes déchaussés de Charenton, avec un ex-dono des Lendes (sic!) ; Raoul Baguenault de Puchesse ; Alde, 25 novembre 2015).
    • Bibliothèque de l'Université de Paris [1609A ou 1609B?]
    • British Library, Londres [1609A ou 1609B?]
    • Auguste Damex [1609A ou 1609B?]. Devait être présenté à une exposition en 1966 mais Damex est décédé cette année-là.
  • 1609B
    • Bibliothèque de l'Université de Paris [1609A ou 1609B?]
    • Visitation d'Annecy (exemplaire offert par Saint François de Sales au duc de Savoie)
    • British Library, Londres [1609A ou 1609B?]
    • Auguste Damex [1609A ou 1609B?]. Devait être présenté à une exposition en 1966 mais Damex est décédé cette année-là.
  • 1610 deuxième 
    • famille Furet, de Salins, en 1893 puis famille de Villard en 1935. Seul exemplaire connu selon Henrion, avec corrections de la main de Saint François de Sales. Il ne connaissait pas le catalogue Rochebilière.
    • Rochebilière, 21.
    • Berger savoyard. Contient quelques petites corrections (p.233, 385, 455, 464, 478, 594) mais qui ne semblent pas de la main du Saint. Une inscription latine d'époque sur la page de titre "Pro Capuciinis Aureliaens (?)" (pour les Capucins d'Orléans). Elle ne semble pas de la main du Saint non plus.
  • 1610 troisième 
    • Tolbiac, D-17433
    • Prince Chigi, Italie, en 1893. Exemplaire avec une inscription autographe.
  • 1611 troisième
    • ? présenté en 1966 et 1967 à une exposition à Thonon. Un seul exemplaire ou deux exemplaires distincts ?
  • 1610 Arras
    • Tolbiac, Res P-D-39
  • 1610 Douai
    • Rochebilière, 22
    • Montgermont, bibliothèque (médiathèque aujourd'hui ?).
    • ? présenté à une exposition à Thonon en 1967. Peut-être celui de Montgermont qui y fut présenté en 1966


Nous sommes bien entendu preneur de toute information complémentaire sur le sujet, notamment les exemplaires qui nous sont inconnus.

Le Berger savoyard


Sources : 
  • Fabius Henrion, Introduction de Introduction à la Vie dévote. Paris, Mame & Droz, 1935.
  • Rochebilière, Catalogue de vente de sa bibliothèque, première partie. Paris, Claudin, 1882. n°21 à 25.
  • Saint François de Sales, Oeuvres. Annecy, imprimerie J. Niérat, 1893. Tome III.

Remerciements :
Michel R., bibliophile savoyard, propriétaire d'un exemplaire 1609A et qui a fourni l'essentiel des informations présentées ici.

samedi 3 mars 2018

Monsieur Nicolas de Restif de la Bretonne vu par Octave Uzanne (10 février 1884). "Monsieur Nicolas est un sujet hors ligne, un visionnaire comme on en voit peu, un exalté de satyriasis, un fou génial et délicieusement excentrique."

Couverture imprimée en vert
de l'édition Liseux de 1883
[A propos de Restif de la Bretonne et de ses œuvres, par Octave Uzanne.]

      C'est lamentable à proclamer, mais ce sont les meilleures et les plus curieuses tentatives de librairie qui échouent le plus souvent. Voici, par exemple, sur ma table un ouvrage sans égal en son genre, et digne de passionner une génération moins ahurie par la fièvre des jouissances hâtives que la nôtre. Je veux parler de Monsieur Nicolas ou le cœur humain dévoilé, mémoires intimes de ce Restif de la Bretonne dont tant de gens parlent au hasard et que si peu connaissent.
      Un éditeur qui est, à mon sentiment, l'honnête homme le plus désintéressé de l'heure actuelle, et qui eût reçu des témoignages publics d'estime à Sparte pour son érudition profonde et la philosophie de son existence ; un extravagant de sagesse qui aurait dû vivre au temps des Saumaise, des Beyle et des Ménage, M. Isidore Liseux a songé à réimprimer Monsieur Nicolas (1) sur l'édition unique et rarissime publiée par Restif même en 1796. Cet ouvrage original en 16 volumes se vendit dernièrement jusqu'à cinquante louis, mais sa cherté provenait d'autre source que de sa rareté. Restif dans ces volumes a écrit la confession la plus admirablement cynique que l'on puisse rêver ; c'est un Diogène bourguignon qui a roulé son tonneau dans tous les milieux du XVIIIe siècle et qui s'y montre le plus terrible vivant que l'on puisse concevoir. L'international aventurier Casanova disperse bien davantage l'intérêt dans ses mémoires que monsieur Nicolas, imprimeur-auteur, lequel fixe l'attention principale sur la vie parisienne d'il y a cent ans.
      On pouvait croire que la réimpression d'un tel ouvrage ferait un bruit immense dans le Landerneau, des bibliophiles, et même il était sensé de penser que le vulgum pecus enlèverait avec une passion furtive de collégien l'édition sur papier ordinaire à 3 fr. 5o le volume. Il n'est aucun de nous qui n'eût escompté ce succès ; l'édition est remarquablement imprimée, d'une correction rare aujourd'hui, où les correcteurs se recrutent on ne sait comment, et où les publications de luxe sont plus émaillées de coquilles qu'une plage bretonne. (- Cette revue, hélas ! n'en est pas plus exempte que les autres. - ) Des notes concises éclaircissent le texte, l'orthographe fantaisiste de Restif est remise sur le chemin académique ; rien n'y boite et la lecture y est attrayante au possible ; il était donc permis de croire à un succès considérable ; cependant l'éditeur ne constate qu'un froid succès d'estime. Ce fait est absolument typique, aucun journal n'a parlé de Monsieur Nicolas et cette inépuisable matière à chroniquer n'a tenté aucun chroniqueur. Les Illuminés n'offrent plus d'intérêt, parait-il, pour les écrivains philologues du jour : Gérard de Nerval n'a point laissé de successeurs.
      Quelle superbe étude il y aurait à écrire cependant au point de vue psychologique sur Restif raconté par lui-même ! Un admirateur du docteur Charcot y retrouverait une expression de la névropathie au XVIIIe siècle dans une intensité bien supérieure à celle de tous les cas décrits jusqu'alors, car Monsieur Nicolas est un sujet hors ligne, un visionnaire comme on en voit peu, un exalté de satyriasis, un fou génial et délicieusement excentrique.
      Sait-on que Restif lui-même a pressenti le sort réservé à ses Mémoires ? Au tome VI, p. 36oo de l'édition originale, il dit « Où trouvera-t-on le cœur humain aussi bien, aussi véritablement peint que dans cette histoire Ah ! l'abbé Delille avait raison ! c'est un chef- d'œuvre mais c'est la nature et non l'auteur qui l'a fait !... Je puis dire comme Ovide : Exegi monumentum, et ce monument étonnera quelque jour. »
      Certes, il étonne, il renverse même, ce prodigieux monument ! - A le regarder dans son ensemble et dans ses détails il semble impossible qu'un homme l'ait échafaudé de sa propre existence. En dépit des figures extraordinaires que le siècle dernier a pu fournir à notre admiration ou à notre surprise, il n'en est pas de plus curieuse, de plus complexe, de plus vivante ; il ne s'en trouve pas d'aussi largement humaine que celle de Restif de la Bretonne.
      Je serais heureux de voir M. Liseux publier, en appendice dans le quatorzième et dernier volume (qui ne paraîtra guère avant quelques mois), une suite de notes sur les singuliers et spirituels néologismes de Restif, sur le nombre de ses bâtards, et même nous fournir un index alphabétique de toutes les femmes et filles mentionnées dans ces confessions uniques.
      Pour ma part, j'ai relevé plus de cent néologismes et surtout cent trente-cinq bâtards, dont seize garçons, quatre-vingt-quinze filles et vingt-quatre enfants de sexe non indiqué. Si l'on faisait un calcul d'économiste ou de statisticien, on arriverait assurément presque à prouver que les descendances de Restif furent assez nombreuses pour former tout un bataillon du premier Empire.
    
       J'aurai à revenir sur l'auteur des Nuits de Paris, car il est de ceux qui ne se laissent point oublier et qui ont trop semé leur vie dans leurs œuvres pour qu'un de leurs lecteurs aussi fervents que je le suis ne les retrouve pas très fréquemment au cours de la sienne. (*)

(1) Monsieur Nicolas ou le cœur humain dévoilé, Mémoires intimes de Restif de la Bretonne. Paris, Isidore Liseux, 23, avenue d'Orléans. 14 volumes sur vélin à 3 fr. 5o. Sur papier Hollande, la collection 112 fr. Les dix premiers volumes sont en vente.

(*) Vieux airs, Jeunes paroles, chronique par Octave Uzanne, article extrait de la revue Le Livre, Bibliographie moderne, livraison du 10 février 1884, pp. 68-69.

vendredi 26 janvier 2018

Le cas d'une supercherie d'éditeur (ou pas) : Tresse et Stock, 1893. Jean Grave, La Société mourante et l'anarchie. 1 des 10 (faux) exemplaires sur (faux) Hollande.


Coll. Bertrand Hugonnard-Roche


Voici une petite anecdote qui vaut bien des heures d'enseignements à l'école de la librairie ancienne en pays de Bibliopolis !

Il y a de cela quelques mois, j'achète à un autre libraire un exemplaire de La Société mourante et l'Anarchie de Jean Grave avec une préface d'Octave Mirbeau. Edition originale de 1893 publiée chez Tresse et Stock. Le vendeur précise dans sa notice : "Tiré à part, un des 10 exemplaires sur papier de Hollande (n°10). Broché. Mon sang ne fait qu'un tour. Commande est passée. Le prix demandé est assez bas. Trop bas sans doute ... Je reçois le volume. Broché assez frais, le dos et la couverture rouge sont en très bon état. J'ouvre le volume. Surprise ! Mais ce n'est pas du Hollande ! Le papier est un papier ordinaire, assez teinté, limite cassant, comme pour tous les tirages ordinaires de la maison Stock à cette époque. Le volume sort de l'imprimerie d'Emile Colin à Lagny. Je continue à tourner les première pages : faux-titre, titre. Au verso du titre : la justification (voir photo ci-dessus - celle de gauche). Il est bien indiqué qu'il a été tiré à part de cet ouvrage sur papier de Hollande, dix exemplaires numérotés à la presse. L'exemplaire porte bien, numéroté à la presse, le n°10. Mais ce n'est pas un papier de Hollande. Quid ? Me voilà très interloqué. Je suis en présence d'un exemplaire numéroté à la presse (un examen à la loupe de la numérotation indique bien qu'il ne s'agit pas d'un numéro apposé plus tard sur l'exemplaire, mais bien d'une numérotation au moment de l'impression. Me voilà bien embêté ! Que faire ? Renvoyer l'exemplaire au libraire qui m'a vendu un exemplaire ordinaire pour un exemplaire sur Hollande ? Pourtant la numérotation est bien là. Je décide de conserver l'exemplaire. Pour étude. Me voilà comme la fosse.
Je n'aime pas rester dans le doute de la sorte. Je décide donc de partir à la chasse à La Société mourante et l'Anarchie de Jean Grave avec une préface d'Octave Mirbeau, dition originale de 1893, publiée par Stock. Le hasard fait que j'en déniche un autre chez un autre libraire. Même édition, même condition (broché), même tirage : un des 10 exemplaires sur Hollande !!! Non, décidément, y'a un truc ! Je commande l'ouvrage. Je le reçois. J'ouvre le volume : je découvre la même chose. Exemplaire portant le n°10 ! soit disant tiré à part sur Hollande. En réalité sur papier ordinaire (voir photo ci-dessus - celle de droite). Quid ? Me voilà interloqué (bis).
Que conclure ?
Qu'il ne fait aucun doute qu'il y a supercherie ! A quel niveau se situe-t-elle ? Est-ce l'imprimeur qui a numéroté par erreur au moins deux exemplaires "n°10" sur "Hollande" (qui ne sont que des exemplaires ordinaires) ? Cela a-t-il été fait sciemment ou par erreur ?
Si j'ai pu dénicher 2 exemplaires identiques présentant les mêmes caractéristiques trompeuses, il doit en exister d'autres, c'est plus que probable.
Un des 10 exemplaires sur Hollande ! Cela aurait été trop beau ... mais nettement moins instructif. En Bibliopolis on apprend de ses erreurs, mais également de celles des autres. A moins qu'il y ait eu un margoulin typographe chez l'imprimeur Emile Colin à Lagny .... voire deux !

Bonne journée,
Bertrand Bibliomane moderne

jeudi 25 janvier 2018

Octave Uzanne à Paul Lacroix : « votre exemple comme guide et votre mérite comme but » (texte lu par Bertrand Hugonnard-Roche lors de la Journée Paul Lacroix, l'homme-livre du XIXe siècle, le 20 mars 2015).


Paul Lacroix, dit le Bibliophile Jacob (1806-1884)
Photographié par Nadar


« votre exemple comme guide et votre mérite comme but »
  


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Mesdames, Messieurs, bonjour et merci de votre présence à cette journée d’études Paul Lacroix.

Je m’appelle Bertrand Hugonnard-Roche et je gère une librairie ancienne depuis maintenant 13 ans.

J’ai fait la connaissance d’Octave Uzanne il y a de cela près de 20 ans. Depuis, par l’intermédiaire d’un site internet et quelques publications, j’essaye de faire revivre la mémoire de cet homme de lettres oublié du grand public.

Dans un premier temps je vais vous présenter brièvement Octave Uzanne et son parcours.
Dans un deuxième temps nous verrons les liens entre Octave Uzanne et Paul Lacroix, dit le Bibliophile Jacob.

Octave Uzanne est né à Auxerre, en Bourgogne, en 1851. Issu, par sa mère d’une longue lignée de marchands de cette même région, et par son père, d’origine savoyarde, également d’importants marchands en gros établis dans cette ville depuis les premières années du XIXe siècle. Octave Uzanne est orphelin de père à l’âge de 15 ans (1866).

Le jeune Octave Uzanne suit des études au collège d’Auxerre, fait un passage par un collège en Angleterre (1870), revient au collège Rollin à Paris. On sait qu’il suit des cours de droit et que ses études s’achèvent vers 1872. Pendant ces années de jeunesse Octave Uzanne mène une vie mêlée de bohême et d’études au cœur des quartiers de fête parisiens. C’est à ce moment là qu’il se dirige vers une carrière d’hommes de lettres. Ses premières publications datent de 1875, avec la réédition annotée des Poètes des Ruelles (Sarasin, Montreuil, Voiture, Benserade). Sa formation littéraire passe par la rencontre de plusieurs éminents lettrés : Paul Lacroix (ce que nous verrons plus en détail), mais également Jules Barbey d’Aurevilly, et bien d’autres. Il collabore à de jeunes revues bibliographiques et littéraires (Le Conseiller du Bibliophile – 1876 -1877 ; La Jeune France ; Les Miscellanées bibliographiques de Rouveyre (1878-1880).

Très vite, le caractère très indépendant du jeune bibliophile-bibliographe s’affirme. Ayant tissé un réseau de relations suffisant, il fonde en 1880, aux côté du jeune imprimeur-gérant Albert Quantin, ce qui sera une revue bibliographique incontournable pendant 10 années : Le Livre. Cette revue sera le point de rendez-vous de très nombreuses connaissances dans le milieu des lettres : On y retrouve Paul Lacroix, Paul Bourget, Edouard Drumont, son collaborateur communard Bernard Henri Gausseron et une myriade de noms encore connus aujourd’hui. Cette revue formera 20 gros volumes in-4 truffés de très nombreuses reproductions de documents, illustrations, estampes, etc.
Uzanne poursuit son aventure éditoriale avec 2 revues d’un format différent mais non moins luxueuse : Le Livre moderne (1890-1891) et L’art et l’idée (1892). Les collaborations se poursuivent. Uzanne y montre son amour de l’art qui se disperse vers d’autres domaines comme la céramique, la sculpture, la peinture, l’ameublement.

Il faut tout de suite souligner que ces revues sont éditées alors qu’il publie quantité d’ouvrages à côté, en simultané : Depuis 1875 chaque année voit paraître un nouvel ouvrage : On citera Le Bric-à-Brac de l’amour (1878) préfacé par Barbey d’Aurevilly ; Les Surprises du Cœur ; Le Calendrier de Vénus. Trois productions personnelles aujourd’hui oubliées. En 1878 il publie les Caprices d’un Bibliophile. A partir de 1879 il publie les Conteurs du XVIIIe siècle (série de 12 volumes) avec notes et préface. Paraissent également en 1882 et 1883 les deux ouvrages qui feront sa renommée d’écrivain précieux : L’éventail et l’Ombrelle. Puis viennent les livres sur la femme : Son Altesse la Femme (1884) et La Française du Siècle (1885), puis bien d’autres que nous ne pouvons citer ici. Uzanne publiera sans relâche jusqu’aux premières années de 1900 sur la femme, la mode et la bibliophilie. Les bibliophiles connaissent ses ouvrages sur l’art de la décoration extérieure des livres (reliures et cartonnages), l’illustration, etc. Nous ne pouvons nous étendre ici sur le détail de toutes ces publications luxueuses et destinées avant tout à une élite (tirages numérotés).

Parallèlement à tout ceci, Uzanne mène une vie agrémentée de nombreux voyages en Europe et dans le monde (USA, Japon). Progressivement, sa passion d’écrire le conduit à devenir de plus en plus journaliste ou plutôt chroniqueur. Il passe ainsi, dès les années 1893, du Figaro à l’Echo de Paris, puis à la Dépêche de Toulouse où il chroniquera pendant près de 30 ans, pratiquement jusqu’à sa mort en 1931.

Octave Uzanne aujourd’hui oublié méritait de retrouver sa place dans le monde des lettres. Il a côtoyé les plus grands de son temps : hommes de lettres et artistes. Il a été l’ami de Félicien Rops, du céramiste Jean Carriès, de Barbey d’Aurevilly dans ses dernières années, etc.

Nous allons voir maintenant ce que nous savons à ce jour de ses liens avec Paul Lacroix.

Il faut tout d’abord insister sur les dates. Paul Lacroix est né en 1806. Lorsqu’Octave Uzanne finit ses études et s’oriente vers les lettres en 1872, c’est un jeune homme de 21 ans qu’il rencontre. Lacroix est alors âgé de 66 ans. Lacroix est conservateur à la bibliothèque de l’Arsenal depuis plus de 17 ans (1855). Lorsque Lacroix meurt en 1884, Uzanne dresse ce portrait de l’infatigable bibliographe :

« Levé vers cinq heures, il se mettait à l’œuvre jusqu’à 8 heures du matin. Il consacrait une heure à son coiffeur qui, régulièrement, venait le friser, le raser, l’éveiller pour ainsi dire à la vie extérieure ; puis, jusqu’à l’heure du déjeuner, il reprenait son labeur. L’après-midi, lorsqu’il n’était pas de service aux manuscrits de l’Arsenal, il travaillait encore, il travaillait toujours, et souvent le soir il quittait le salon hospitalier de l’Arsenal, où tant d’anciens amis venaient égrener leurs souvenirs, pour aller s’enfermer jusqu’à minuit dans ce petit cabinet encombré et impraticable où il avait emmuré sa vie dans les livres depuis de si longues années. »

C’est là que le jeune Octave Uzanne fit sa connaissance. Tous deux partagèrent bien des découvertes et des travaux en cours, pour l’un et pour l’autre. Le jeune Octave Uzanne se prit d’admiration pour ce modèle encore vivace ancré dans un siècle qui n’était déjà plus le sien. Uzanne s’en inspirera toute sa carrière.

Voici ce qu’écrit Octave Uzanne en tête de sa réédition de la Guirlande de Julie (1875) :

« Monsieur, Je viens, disciple fidèle, placer cette édition, de la Guirlande de Julie sous votre haute protection, rendre humblement hommage à votre vaste savoir, et atténuer, s'il est possible, ma dette de reconnaissance envers vous. C'est non-seulement au maître, au docte bibliophile, au grand lettré de ce siècle, que je dédie cette réimpression, c'est plus encore à l'homme bienveillant, au savant d'intimité, prodigue, comme les vraiment riches, de ses immenses trésors bibliographiques, de son expérience et de ses conseils. N'est-ce pas, en effet, sous l'influence de vos généreux encouragements que j'ai pu concevoir ma tâche, préparer et mûrir la réhabilitation des poètes de ruelles du XVIIe siècle ? Aux quelques beaux esprits que je me proposais d'exhumer, à Sarasin, Voiture, Colletet, Malleville, Brébeuf et Scudéry, n'avez-vous pas ajouté, avec l'enthousiasme juvénile de votre ardente érudition, les noms de Chapelle, Montreuil, Charleval, Lainez, Ferrand, et autres poètes, hélas ! oubliés, jadis oracles dans le temple du beau langage, talents originaux, précieusement étoffés de couleur locale, au milieu de la grandiose universalité littéraire du siècle de Louis le Grand ? Vous avez particulièrement daigné sourire à l'illustre galanterie du marquis de Montausier, éclose dans ce pays de la conversation, ou Julie d'Angennes était reine et idole, et j'ai eu l'inappréciable bonheur de contempler dans votre cabinet de travail, radieuse dans son auréole de fleurs, la ravissante Guirlandeuse, dont le portrait si recherché, et jusqu'alors ignoré, embellit, grâce à vous, cette nouvelle édition. Ne sont-ce pas là, monsieur, des titres à mon entier dévouement, et ne dois-je pas m'estimer fier et heureux d'avoir su rencontrer, au début du chemin, le guide sûr et charmant qui a bien voulu faire quelques pas sur ma route ? C'est donc sous votre inspiration que paraît aujourd'hui la Guirlande de Julie, et que renaîtront tour à tour tous ces rimeurs galants, favoris des Parnassides, troupe légère d'avant-garde des Corneille et des Molière, qui, en dépit de la verte férule du régent Boileau, sut si agréablement faire l'école buissonnière et butiner dans les sentiers de la double colline. Grâces vous soient rendues, monsieur, si je puis mener à bonne fin l'entreprise que je conçois, et offrir aux lettrés, dans une gracieuse rénovation, ces délicates victimes de l'oubli. Quoi qu'il en soit, heureux ou non dans l'avenir, ayant votre exemple comme guide et votre mérite comme but, je marcherai fièrement en avant, prenant la devise que les anciens, dans leur erreur, plaçaient sous le disque solaire : Fit cursu clarior. Avec l'assurance de ma plus vive reconnaissance et de ma sincère amitié, veuillez me croire, Monsieur, Le plus fervent et le plus dévoué de vos admirateurs. »
Octave Uzanne est admiratif, Octave Uzanne est redevable à Paul Lacroix de tout ce qu’il sait ou presque. A son décès en 1884 ne fera que réitérer remerciements et marques d’admiration à l’égard du maitre.

Dans l’article qu’il publie dans sa revue Le Livre quelques semaines après le décès du Bibliophile Jacob, Octave Uzanne nous donne quelques intéressants détails sur les soirées de l’Arsenal auxquelles celui-ci a assisté à plusieurs reprises :

« [...] Chaque vendredi soir, c'était fête à l'Arsenal ; le bibliophile groupait quelques amis autour de la table ; c'était tout une Renaissance délicieuse à étudier pour les jeunes admis au cénacle. Là, venaient le vieux baron Taylor, Paul de Saint-Victor, Henri Martin, Maquet, Monselet, Jules Lacroix, Faber, l'auteur de l'Histoire du théâtre en Belgique, Mme de Montmerqué, autrefois la belle Mme de Saint-Surin, et nombre d'aimables survivants de la génération de 1830. Paul Lacroix, à ces réunions, se montrait un causeur intarissable, spirituel, délicat, un narrateur exquis, qui savait faire revivre ses souvenirs avec une précision et un charme de jeunesse inoubliables. C'est peut-être le dernier salon de conversation qu'il m'aura été donné d'entrevoir, la dernière maison qui eût conservé, dans l'urbanité de la causerie, comme un malicieux reflet des bureaux d'esprit du XVIIIe siècle ; on n'y fumait point, on y causait doucement, en savourant un café spécial dont Balzac avait fourni la recette ; on y lisait, on y inventoriait les pièces curieuses, les bibelots des étagères, et, en particulier, cette fameuse canne de l'auteur de la Comédie humaine, dont la pomme en argent réprésentait trois singes ciselés que le charmant bibliophile affirmait n'être autres que Lautour-Mézeray, Emile de Girardin et ...nescio quem. - On n'y parlait que littérature ancienne et moderne, beaux-arts et bibliographie ; on y projetait des volumes, on y échangeait des idées sur les morts et les vivants, on renversait des bibliothèques sur le tapis, on admirait la superbe galerie de tableaux de l'aimable et accueillante hôtesse, on y vivait double par l'esprit ... enfin, à dix heures on se retirait. »
Octave Uzanne poursuit :

« Pourrais-je oublier ces soirées de l'Arsenal où pour moi défilait la tradition orale de tout un passé, où le regretté bibliophile m'apprenait paternellement à distinguer les souvenirs écrits des souvenirs parlés. »
Uzanne dresse ensuite un portrait du vénérable bibliophile :

« [...] Paul Lacroix devint l'homme-livre par excellence, bien que rien en lui ne trahit le rat de bibliothèque grincheux et étriqué d'idées. Il avait l'esprit aussi large que son cœur était ouvert à toutes les miséricordes [...] Paul Lacroix joignait à une extrême facilité de conception et d'exécution une infatigable persévérance dans ses entreprises. Dans le logis qui lui était réservé à la bibliothèque de l'Arsenal, le cabinet était situé derrière la porte d'entrée. Lorsqu'on y pénétrait pour la première fois, on ne distinguait qu'une agglomération de livres, de journaux et de brochures, une sorte d'arrière-boutique de bouquiniste, où il semblait impossible à un écrivain, ami du confort moderne, qu'un homme pût vivre, penser et travailler à loisir. On cherchait avec peine un siège pour s'asseoir, et tout à coup d'un amas de paperasses la tête souriante du vieux bibliophile surgissait. Assis devant une petite table d'acajou recouverte de papier goudron, l'historien du moyen âge et de la Renaissance, penché comme un myope sur sa copie, écrivait fébrilement, d'une écriture menue, microscopique, presque indéchiffrable pour les compositeurs. La croisée, sanas autres rideaux qu'un store pour les heures de soleil, s'ouvrait sur l'entrepôt ; dans le lointain brumeux, au-dessus du Jardin des Plantes, le Panthéon et le Val-de-Grâce s'étageaient sur les hauteurs de la Montagne Sainte-Geneviève. Sur la cheminée, le buste de Paul Lacroix romantique de 1830 par Jehan Duseigneur ; dans l'âtre, à terre sur les sièges, des cartons, des papiers, des livres dans le plus incroyable désordre ; - appendus au mur, des tableaux de maîtres, un Greuze : une femme vue de dos tressant sa chevelure, un Jordaens, un Ribeira, quelques portraits de famille et une grande toile anonyme du XVIIe siècle représentant le Temps coupant les ailes de l'Amour. Au milieu de ce capharnaüm dont il avait fait sa thébaïde, l'érudit conservateur vivait à l'aise, accueillant pour tous, conteur et causeur inépuisable et exquis pour ses amis, conseiller précieux, guide empressé, vous mettant sur la piste de toutes les recherches. Dans ce fouillis, il ne s'égarait jamais, et s'il s'agissait d'obtenir des renseignements sur un poète du XVIIe siècle, tout en causant, sa main ramassait à terre un tome in-folio de la bibliothèque du roi, qu'il ouvrait juste à point donné, ou bien le volume voulu du père Niceron ou de l'abbé Gouget, qu'il feuilletait vivement pour y lire à haute voix les références littéraires qu'il y trouvait. Les heures s'écoulaient vite en compagnie de ce charmeur, qui pensait que c'est rester jeune que de savoir vieillir. [...]. »
Uzanne conclut :

« Paul Lacroix fut un collaborateur assidu du Livre ; il rêvait d'y publier une longue série de notices bibliographiques sur des écrivains inconnus du grand siècle, pour en former en quelque sorte un Quérard des livres français imprimés au XVIIe siècle ; il projetait de nombreuses études sur les Romantiques avortés ; il avait également ébauché pour cette revue une intéressante Histoire des livres doubles dans les bibliothèques publiques, ainsi qu'une collection physiologique des Voleurs et destructeurs de livres. »
Personne, hélas ! ne saurait reprendre ces projets ni les traiter avec la science, l'humour, l'élégante concision, la conscience littéraire et surtout la prodigieuse mémoire qu'il y eût apportés.

La bibliothèque particulière du bibliophile Jacob restera probablement la propriété de l'Arsenal, selon les vœux du défunt. - Je ne saurais dire ce que deviendront ses manuscrits.

Le temps qui nous est imparti ne nous permet pas hélas ! d’aller plus loin.

Il nous faudrait pourtant, pour être complet, parler de bien d’autres choses qui réunirent pendant quelques années les deux hommes férus de curiosités en tous genres.

Il nous faudrait parler de cet ex libris dessiné par Marius Perret sur les indications d’Octave Uzanne pour le Bibliophile Jacob. Ex libris qui était destiné à orné les volumes de la bibliothèque de sa bibliothèque de romans. Mais Lacroix meurt trop tôt.

Il nous faudrait parler des nombreux compte-rendus d’ouvrages de Paul  Lacroix publiés dans la revue Le Livre entre 1880 et 1884.

Il nous faudrait parler de l’excellent article signé Bernard Henri Gausseron (bras droit d’Octave Uzanne à la revue Le Livre) intitulé : Cabinets de travail et bibliothèques : M. Paul Lacroix (1884).
Il nous faudrait parler également de leur avis convergeant sur les Femmes bibliophiles. Lacroix aurait confié à Uzanne :

« Les femmes n’aiment pas les livres et n’y entendent rien : elles font à elles seules l’Enfer des bibliophiles : Amours de femmes et de bouquin ne se chantent pas au même lutrin. »
Octave Uzanne tout à la fois féminolâtre et gynécophile, un brin mysogine pour certains, devait apprécier au plus haut point ces propos.

Il nous faudrait parler des nombreuses anecdotes rapportées par le Bibliophile Jacob au jeune Octave Uzanne. Notamment celle du fameux parasol nommé Pépin de Henri IV, conservé pendant longtemps à l’Arsenal, ancien hôtel de Sully. Il nous faudrait également parler de ses anecdotes sur les bouquinistes parisiens qu’a longtemps fréquenté Paul Lacroix (pendant plus de 60 ans !).

Mais nous manquons de temps.

Ainsi, nous conclurons :

Octave Uzanne paraît aujourd’hui, à la plupart des lecteurs, un écrivain mineur, au style précieux. On l’accuse d’avoir épuisé des sujets jusqu’à lasser son public : La femme, la mode, les mœurs féminines, mais aussi la bibliophilie. C’est ne pas connaître son œuvre qui comprend plus de 50 ouvrages et plusieurs milliers d’articles dispersés dans de très nombreux journaux.

Je crois d’ailleurs pouvoir dire que les plus virulents à le critiquer sur son style ou sur se choix littéraires sont ceux là même qui ne l’ont pas lu, ou si peu.

Ses années de formation sont à mettre sous la direction de deux maîtres : Paul Lacroix et Jules Barbey d’Aurevilly. Deux personnages de l’ancienne France, plus ancrés dans la première moitié du XIXe siècle que dans le XXe siècle qui s’annonce. De Paul Lacroix, Octave Uzanne retiendra une force de travail impressionnante et une curiosité démesurée pour toutes choses. De Barbey d’Aurevilly il retiendra un style d’écriture, reconnu et adoubé par le Connétable des lettres lui-même.
Arrivé à maturité, formé par ces « anciens », Octave Uzanne s’orientera de lui-même vers la nouveauté, le moderne. Sa devise bibliophilique n’était-elle pas « Tout aux modernes ! » ? Son esprit indépendant, travailleur, insensible à la gloire littéraire et aux lauriers tressés, feront de lui un personnage incontournable pendant plus de 25 ans (1875-1900). Son côté misanthrope dès l’aube de sa vieillesse, feront de lui un chroniqueur paradoxal, mal compris, y compris de ses contemporains. Oublié avant même sa mort par ses contemporains alors qu’il était à la tête d’une œuvre littéraire et critique méritante, il nous a semblé juste de remettre à l’honneur, et son travail, et sa personnalité tout à la fois attachante et complexe.

C’est le but du site internet qui,  à travers déjà plus de 750 articles, donne un panorama des plus complet de son œuvre et de son caractère.

Mesdames, Messieurs, Merci de votre attention,

Bertrand Hugonnard-Roche (*)


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(*) Ce texte a été lu lors de la Journée Paul Lacroix, l'homme-livre du XIXe siècle qui s'est déroulée à la bibliothèque de l'Arsenal le 20 mars 2015. Notre intervention a eu lieu à 11h15 : Bertrand HUGONNARD-ROCHE (libraire et chercheur) – Paul Lacroix et Octave Uzanne, apprentissages d’un jeune homme de lettres : votre exemple comme guide et votre mérite comme but. Durée : 20-30 min. Le programme entier de cette journée se trouve ICI. Nous avons refusé de nous plier au diktat des règles et snobismes universitaires qui consistait en une refonte complète de notre texte avec ajouts de notes et mise en forme "militaire". Ce refus nous a valu de ne pas retrouver ce texte parmi les actes de cette journée (normalement publiés à ce jour). Peu importe le flacon, nous voulons l'ivresse, et par dessus tout la connaissance. Ni Octave Uzanne, ni Paul Lacroix n'auront à souffrir de mon abjection pour les conventions qui ne servent à rien. Voici donc mon texte, en pleine propriété de mes mots, je le livre ici tel qu'il a été lu devant quelque dizaines de personnes tout au plus à l'Arsenal. Espérons qu'il trouve en ce lieu virtuel un lectorat plus ample et non moins passionné.


Nous vaincrons !


Bertrand Hugonnard-Roche, le 25 janvier 2018

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